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7 novembre 2025
Witkacy ou la noyade du sens : penser l’eau entre grotesque et survie
7 novembre 2025Il est tôt le matin quand Rafael vient me chercher à l’hôtel du village, mais les routes sont déjà bondées de motos chargées de mineur·euses en route pour le travail. Il ne faut que quelques minutes pour passer de l’entrée de Providencia aux grilles de Gramalote, le site de ce qui pourrait devenir la plus grande mine d’or à ciel ouvert de Colombie. Nous franchissons un premier poste de contrôle – Rafael lève rapidement le pouce vers le garde – puis nous accélérons à travers un champ envahi par les herbes jusqu’à une autre barrière. De là, un chemin de terre tracé par les motos nous emmène plus profondément dans les collines, jusqu’à la fin du sentier. Puis, nous poursuivons à pied.
Nous longeons des panneaux jaunes de mise en garde et les entrées effondrées de mines artisanales, leurs tunnels bouchés, leur matériel brûlé par la police – vestiges d’une campagne contre « l’extraction illégale » qui détruit des lieux où hommes et femmes travaillaient pour faire vivre leurs familles. Au sommet de la colline, apparaît enfin ce pour quoi nous sommes venu·es : la cascade. Le paysage est grandiose – forêt dense et verte, pics rocheux déchiquetés, torrents d’eau s’écrasant dans la rivière en contrebas. Pourtant, les signes de la compagnie sont partout. Juste au-delà du fleuve s’ouvre l’entrée principale de la propriété de Gramalote; sur la droite, une caserne militaire domine. La plage au pied des chutes est vide. « C’était à nous, notre richesse », murmure Rafael.
Providencia – l’un des plus grands établissements de San Roque, dans le département d’Antioquia – a toujours dépendu des rivières qui traversent ses montagnes. Depuis des générations, les familles y survivaient grâce à la petite exploitation minière et à l’agriculture, leur quotidien étroitement lié à la terre et à l’eau. Au début des années 2000, les habitant·es ont appris que ce même paysage avait été officiellement vendu à l’extraction industrielle, aujourd’hui mené par la société canadienne B2Gold.
Depuis plus d’une décennie, les habitant·es se battent pour défendre leur eau, leurs moyens de subsistance et leur sentiment d’appartenance, menacés d’effacement. La cascade cristallise le cœur de ce conflit. Ce qui suit n’est pas seulement l’histoire d’une mine projetée, mais un récit vivant où l’eau se fait à la fois héritage et creuset de violence – un témoignage qui résonne à travers l’histoire extractive de l’Amérique latine.
L’arrivée de Gramalote
L’histoire de Gramalote à San Roque remonte au milieu des années 1990, lorsque des entreprises minières étrangères reçurent pour la première fois des titres sur ces terres. Mais ce n’est qu’en 2004 que les habitant·es commencent à comprendre l’ampleur du projet. Certain·es l’accueillirent d’abord avec un optimisme prudent.
Avec le temps, cet espoir initial se désagrège. Les dirigeant·es d’ASOMICROPRO, l’association locale des mineur·euses qui participe activement aux négociations avec l’entreprise, commencent à douter de ses intentions. Les discussions sont structurées pour briser la cohésion : les habitant·es sont subtilement encouragé·es à se démarquer de leurs voisin·es afin d’obtenir une compensation ou une place dans un projet. Les promesses de développement sont annoncées, puis retirées. L’attente prudente se durcit en méfiance, puis en résistance.
En 2013, les tensions éclatent : l’ASOMICROPRO organise son premier blocage de la route à l’entrée de la mine. Le cycle se répète pendant des années : promesses de compensation ou de projets productifs, vite abandonnées, tandis que les représentant·es de l’entreprise partent de manière cyclique, forçant les négociations à repartir à zéro. En 2017, la tension bouillonnante explose à nouveau. Pendant 33 jours, l’ASOMICROPRO et ses voisin·es organisent une grève aux portes du projet. Ils et elles ne sont pas accueilli·es par le dialogue, mais par la force : police antiémeute et soldats sont envoyés pour briser le blocus. Dans les semaines qui suivent, plusieurs leaders sont convoqué·es par la brigade locale, tandis que les responsables de l’entreprise stigmatisent les personnes opposantes, les désignant comme pollueur·euses et fauteurs de troubles. Pendant ce temps, Gramalote se prépare à creuser une fosse à ciel ouvert d’une ampleur qui, sans aucun doute, transformerait le paysage à tout jamais.
Appartenance et survie
Quand je suis venue pour la première fois en 2023, le récit que j’ai entendu n’était plus celui du progrès, mais celui de la perte. John Yepes, avocat spécialisé en droits humains et conseiller de l’ASOMICROPRO dans ses recours judiciaires contre Gramalote, m’explique : « Les enfants naissaient dans la montagne avec le chant des oiseaux ; ils pouvaient se baigner dans la rivière et grimper aux arbres. Malgré la précarité économique, la vie se caractérisait par un doux quotidien en harmonie avec la nature. Aujourd’hui, l’équilibre naturel de la forêt est bouleversé par le projet minier. »
L’ampleur et la réalisation du projet provoquent un exode quasi inévitable, tant sur le plan émotionnel que physique. Pour ouvrir la fosse et ses zones de déversement, des quartiers entiers devraient être rasés, sans garantie que les familles puissent continuer leur mode de vie ailleurs. Pour les habitant·es, la lutte ne concerne pas seulement la terre, mais l’arraigo – ce sentiment profond d’appartenance, forgé par des générations de travail, d’agriculture et de mine dans un même lieu. J’ai rencontré Santiago lors d’une visite d’une mine menacée. À l’ombre, après une journée à sortir des pierres de la terre, il m’a confié : « Ce pour quoi nous nous battons, c’est notre patrimoine ancestral. Nous extrayons de l’or depuis l’arrivée des Espagnols. Cela fait partie de notre héritage. »
Violence et extraction
Le conflit autour de Gramalote ne peut être compris sans la violence qui a marqué San Roque bien avant l’arrivée de B2Gold. Entre 1990 et 2006, plus de 8 900 habitant·es furent déplacé·es par la violence paramilitaire. Pendant ces années, les groupes paramilitaires commirent des massacres, assassinèrent des leaders communautaires et consolidèrent leur contrôle sur les terres de la région. L’un des ranchs au centre du projet Gramalote servit même de quartier général paramilitaire – une propriété qui avait appartenu au père de l’ancien président Álvaro Uribe. Pour beaucoup à Providencia, la continuité saute aux yeux : la même violence qui a vidé et réduit au silence le territoire a ouvert la voie à l’extraction.
De retour à sa mine, Santiago m’explique comment cette histoire pèse encore. « C’est difficile de faire entendre sa voix », dit-il, « parce que l’entreprise est puissante et contrôle tout – même les forces publiques. » Un jour, il est arrivé sur son site de travail et a découvert une pancarte portant son nom, le désignant comme terroriste. « Ça fait peur », ajouta-t-il doucement. En le regardant – ses joues encore rondes d’adolescent – il était difficile de concilier le garçon devant moi avec l’étiquette qu’on lui collait.
La cascade
La cascade est le décor de ces histoires de violence, de développement et de perte. Pendant des décennies, elle a été le cœur battant de Providencia. De vieilles photos montrent des couples, des familles, des groupes d’amis souriant à l’objectif depuis ses eaux. Même durant les pires années du conflit armé, les voisin·es s’y retrouvaient le week-end, apportant sodas et casse-croûtes, souriant pour la caméra. Aujourd’hui, tout cela a disparu. Le site est fermé par des panneaux de propriété privée, gardé par un bataillon militaire installé au même endroit où se tenaient autrefois les paramilitaires.
Sa fermeture a été une double perte : elle a privé Providencia de l’une de ses deux principales sources d’eau et, dans le même temps, effacé un espace public où les habitant·es se rassemblaient pour nager, cuisiner, célébrer. Sa disparition rappelle combien l’extraction ne transforme pas seulement les paysages physiques, mais aussi le tissu social qui relie les communautés.
Conclusion
À ce jour, Gramalote est sur le point d’avancer. Dans une étude de faisabilité publiée cette année, B2Gold a insisté sur le fait que le projet bénéficie du « plein soutien de la communauté », répétant sa promesse d’une mine modèle en matière d’extraction responsable en Amérique latine. En réalité, le soutien est fracturé, érodé par les promesses rompues et la peur. Certains habitant·es, épuisé·es par les cycles de négociation et de répression, ont cessé de résister. D’autres continuent le combat, au risque de la criminalisation ou pire.
Avant de quitter la cascade ce jour-là, Rafael pointe la pierre sous nos pieds. Même sans œil de mineuse, je vois l’or scintiller dans la roche. « Voilà pourquoi ils veulent la mine ici », dit-il. « Tu imagines tout ça, une fosse à ciel ouvert? » Sa voix s’éteint. Après un long silence, il caresse doucement la roche. « Moi, je la préfère ainsi. »
Traduction par Andréa Enriquez-Lopez
Notes
Certains noms ont été changés.
Références
Comisión para el Esclaremiento de la Verdad, la Convivencia y la no Repetición (2020). San Roque: De La Doctrina Contrainsurgente al Extractivismo. Medellín: ASOVISNA y CJL.
McBride, B. (2025). « Study Bumps Value by 21% at B2Gold’s Gramalote Project in Colombia. » Mining.com.
Jamie L. Shenk est chercheuse au Département de sociologie de l’Université de Warwick (Royaume-Uni). Elle étudie depuis dix ans les dynamiques et les héritages du conflit armé en Colombie. Ses recherches actuelles portent sur les contrats de collaboration entre les forces de sécurité de l’État colombien et les entreprises extractives.






