
Lutter pour l’eau d’un continent à l’autre : communautés bleues comme cadre d’engagement
7 novembre 2025
Le Casanare face à la soif des pétrolières canadiennes
7 novembre 2025En cette année 2025, c’est avec colère et douleur que nous avons fait nos adieux à deux défenseurs des rivières au Mexique. Il s’agit d’une part de Marco Antonio Suategui, leader historique de la lutte contre le projet de barrage de La Parota, sur la côte de l’État de Guerrero, assassiné en avril dernier alors qu’il travaillait. Nous avons également perdu Gilberto Ruiz (Chivis), ancien maire de Jalcomulco (État de Veracruz) et leader pour la défense de la rivière Antigua contre un projet hydroélectrique. Chivis, comme nous l’appelions affectueusement, a disparu à la mi-août et a été retrouvé sans vie deux jours plus tard. Dans les deux cas, aucun coupable n’a été identifié et, jusqu’à présent, ces meurtres restent impunis.
Ces morts nous attristent profondément, non seulement parce que ces compagnons engagés nous étaient chers, mais aussi parce que leur assassinat s’ajoute à ceux d’autres leaders autochtones, entre autres ceux des communautés de l’ejido Paso de Reina, dans l’État d’Oaxaca. À cette liste de victimes, nous ne pouvons manquer d’ajouter Noé Vazquez, artiste et leader communautaire, qui a été assassiné en 2013 dans l’État de Veracruz, quelques heures avant la tenue d’une rencontre nationale du Mouvement mexicain des personnes affectées par les barrages et pour la défense des rivières.
Défendre l’eau est une activité à haut risque au Mexique. Les cas mentionnés ci-dessus nous montrent que l’organisation et la protection communautaires ne suffisent pas à protéger la vie des personnes qui défendent l’eau, pas plus que ne le font les fragiles institutions de l’État en présence de groupes criminels.
Il est plus difficile de considérer l’eau comme un bien commun dans un contexte où les ressources naturelles sont soumises à la privatisation, au profit, à l’accaparement et à la dépossession. La présence de groupes criminels violents a converti certaines régions rurales en zones dangereuses en raison du contrôle qu’ils exercent sur ces territoires. Avec la corruption et les alliances qui existent entre des acteurs puissants, tels que les entrepreneurs, les hommes d’affaires, les tueurs à gages et les autorités corrompues, une véritable opération de spoliation des ressources naturelles a cours dans la terreur et la précipitation.
Ce texte vise à perpétuer la mémoire de personnes qui ont perdu la vie. Les fils qui tissent leurs histoires sont liés aux luttes pour la terre et contre les barrages au Mexique.
Les luttes pour la défense des rivières au Mexique
La tradition des luttes pour la défense de la terre au Mexique est reconnue mondialement. Le slogan « Terre et Liberté », qu’on associe à Emiliano Zapata depuis plus de 100 ans, inspire encore de nos jours des mouvements paysans et autochtones. La défense des biens communs (l’eau, la terre, les forêts, l’air et les territoires) s’inscrit dans les luttes écoterritoriales, dont les peuples autochtones et la paysannerie ont été les porte-drapeaux à l’échelle internationale. Toutefois, au Mexique, l’histoire des luttes pour la défense des rivières a ses particularités. À l’échelle nationale, les grands barrages construits à partir des années 1970 jusqu’à la fin du dernier millénaire ont causé le déplacement de plus de 200 000 personnes, les principales victimes étant les peuples autochtones.
Les conséquences de ces déplacements forcés, du réaménagement des communautés, de l’attribution de terres inhospitalières et de l’absence de réparation des dommages ainsi causés de la part des gouvernements ont enclenché des mobilisations paysannes, dont, parmi les premières, celles des peuples Chatinos et Zoques, situés dans le bassin du fleuve Papaloapan, un des plus importants du Mexique. Dans cette région, 37 ejidos ont été affectés par la construction du barrage Cerro de Oro, localisé dans l’État d’Oaxaca, laquelle a été décrétée dans les années 1970. Les conséquences de cette initiative furent non seulement de nature écologique, mais également sociale, en raison du déplacement de 26 000 personnes autochtones qu’elle a occasionné. La réponse des personnes affectées fut la mobilisation et la défense de leur territoire.
Juan Zamora : 40 ans de lutte pour les personnes affectées par le barrage Cerro de Oro
Juan Zamora fut un leader historique et un ferme opposant à ce projet. Il a été à la tête du mouvement pour les personnes affectées par le barrage pendant 40 ans. Dans les années 1980, il a mobilisé 10 000 Chinantecos et Zoques de la vallée d’Uxpanapa afin d’exiger que leurs demandes soient entendues. Sous son leadership, le Conseil Autochtone d’Uxpanapa (CIUX) a été créé en 1994. En plus de déposer des plaintes et d’effectuer des dénonciations, ce dernier a organisé des mobilisations et des rencontres avec des fonctionnaires. Le mouvement a été réprimé et Juan incarcéré. Même s’il retrouva sa liberté peu de temps après, son combat est devenu un symbole pour les personnes affectées par des barrages. Son cas fut mentionné dans un rapport mondial sur les barrages, tout comme dans d’autres rapports au Mexique et en Amérique latine, comme exemple de violations des droits des populations.
Don Juan, comme nous l’appelions, était pauvre et malade quand son décès est survenu à Xalapa (État de Veracruz) en 2017. Il s’était battu pendant 40 ans dans l’espoir que justice soit faite, mais cela ne s’est jamais concrétisé pour son peuple. Néanmoins, il a laissé en héritage de nombreux apprentissages en égard à la défense des rivières et ils restent gravés dans la mémoire de nombreux peuples qui n’ont plus permis la construction d’autres barrages sur leur territoire.
Marco Antonio Suastegui à la défense du fleuve Papagayo contre le barrage La Parota
En 2003, dans la communauté d’Aguacaliente située sur les rives du fleuve Papagayo, dans la municipalité d’Acapulco (État de Guerrero), lors d’une assemblée convoquée par le Conseil des communautés et ejidos de La Parota (CECOP), naissait le Mouvement mexicain des personnes affectées par les barrages et de la défense des rivières (MAPDER). Constitué de 15 organisations nationales, son cri de ralliement est « L’eau est à nous, les barrages la détournent! ».
Marco Antonio Suategui, leader communautaire et organisateur de cet événement, était un jeune afrodescendant qui se démarquait par son charisme et son courage. En tant que leader de ce mouvement, il a été victime de répression et de harcèlement et a vécu la perte de son patrimoine familial, l’emprisonnement dans un pénitencier à sécurité maximale et la disparition de son frère. Son combat s’est déroulé dans un des États mexicains où le crime organisé a pris de l’expansion et de la force en recourant à des mercenaires financés par les gouvernements en place, qu’ils soient de droite ou de gauche.
Marco a résisté pendant des années; il a dénoncé la cooptation et la corruption sans jamais renoncer à ses valeurs. Il a été assassiné durant la saison des vacances pascales, en plein jour, dans le port d’Acapulco. Le lendemain de son décès, Abel Barrera, directeur du Centre des droits humains de la montagne Tlachinollan, a écrit ce qui suit :
« Dans le Guerrero, ceux qui se battent pour les causes sociales sont forcés de vivre dans l’ombre pour rester en vie. S’ils se placent à la tête des luttes, on les criminalise, emprisonne, menace, fait disparaître et assassine. C’est un destin cruel, ayant une fin tragique, simplement pour avoir élevé la voix, défendu le territoire et lutté pour la justice. Marco Antonio, bien qu’il ait eu l’occasion de travailler en ville ou d’occuper une fonction publique, est toujours resté aux côtés des hommes et des femmes qui défendent la justice au nom des plus pauvres des campagnes. Il a eu le courage d’affronter les gouverneurs en dénonçant leurs abus visant à diviser les communautés et à imposer La Parota par la force. »
Marco, ainsi que tous ceux et celles qui ont défendu la rivière Papagayo, a laissé un important héritage : aucun autre barrage n’a été construit sur le fleuve.
Les défenseurs du Río Verde, sur la côte d’Oaxaca, contre le projet hydroélectrique Paso de la Reina
Fidel Heras Cruz, Noé Robles Cruz, Raymundo Robles Riaño, Gerardo Mendoza Reyes et Jaime Jiménez Ruiz, défenseurs du Río Verde et membres du Conseil des peuples unis pour la défense du Río Verde (COPUDEVER), ont tous été assassinés en moins de deux ans, entre 2021 et 2022, dans la municipalité de Jamiltepec, dans les communautés de Paso de la Reina. Dans un contexte de violence croissante à l’échelle nationale et en plein confinement lors de la pandémie, la criminalisation s’est intensifiée pour les leaders sociaux. L’organisation Educa AC souligne que sur la côte d’Oaxaca, le COPUDEVER a été une épine dans le pied du gouvernement fédéral et de la Commission fédérale de l’électricité, qui avaient pour objectif de construire un barrage hydroélectrique sur la rive du Río Verde. Le COPUDEVER a également été une organisation gênante pour les chefs (caciques) locaux, habitués à imposer leurs conditions et à s’approprier les ressources naturelles des communautés autochtones.
Jusqu’à présent, le projet a été mis sur pause grâce aux mobilisations régionales et à des alliances nationales et internationales.
La mémoire pour ne pas oublier
Face à tant d’impunité et d’injustice, la mémoire est un outil puissant qui habite le cœur des luttes. Nommer ceux qui ont offert leur vie, c’est continuer le combat et se sentir accompagné par leur présence. Nos morts sont nombreux; pas seulement ceux qui ont été assassinés, mais également ceux qui sont morts durant la lutte. C’est pour eux que nous désirons faire connaître leur nom et les luttes qu’ils ont menées pour les rivières.
- Noé Vasquez Ortiz. Il a été assassiné en 2013 à Amatlán de los Reyes, Veracruz, avant une assemblée nationale. Il luttait contre le projet hydroélectrique Naranjal. Ce projet a été mis sur pause, mais est réapparu récemment dans le Plan national pour l’eau.
- Hector Colio Galindo. Il vivait à Tlayacapan, État de Veracruz. Il est mort en 2021 de complications liées à la Covid. Communiste vétéran, membre de l’alliance Bobos-Nautla à la défense du bassin de la rivière Nautla contre divers projets hydroélectriques. Il était un acteur très important pour la défense des rivières dans l’État de Veracruz. En plus d’être sympathique, cet ingénieur et avocat de profession possédait de bonnes connaissances techniques et était un bon communicateur et politicien.
- Gilberto Ruiz. Originaire de Jalcomulco, État de Veracruz, il était surnommé affectueusement Chivis. C’était un médecin, un politicien, un musicien et un leader communautaire. Ses années les plus importantes en tant que militant s’étendent de 2013 à 2015, lors de sa participation à la défense de la rivière Antigua contre le projet Xalapa, mené par la société brésilienne Odebrecht. Le 14 août, il sortit de chez lui et on ne le revit plus. On le retrouva mort après une recherche active.
Pour eux, pour les morts silencieuses qui refusent de tomber dans l’oubli, pour les rivières et les peuples libres, nous offrons cet humble mémorial.
Traduction par Lisa-Caroline Guérin-Marambio
Notes
Comisión Mundial de Represas (2000). Represas y Desarrollo: Un Nuevo Marco para la Toma de Decisiones.
Bibliographie
Barrera Hernández, A. (2025). « El asesinato de Marco Antonio Suástegui », Centro de Derechos Humanos de La Montaña Tlachinollan.
Educa Oaxaca (2022). « Memorial Oaxaca. Historias de vida de defensores del Río Verde ».
Hildago, R. (2023). « Los pueblos y defensores de los ríos, la tierra y la vida. A 10 años del asesinato de Noé », Desinformémonos.
Instituto Mexicano para el Desarrollo Comunitario (IMDEC) (2017). « Muere Líder Indígena Chinanteco Juan Zamora González integrante del MAPDER ».
Rojas Kauffmann, K. (2017) « Las Olvidadas de la presa Cerro de Oro », ElMuroMX.
Rosalinda Hidalgo est une anthropologue mexicaine. Son parcours professionnel couvre la recherche et le militantisme auprès de communautés autochtones, de paysan·nes et de mouvements sociaux qui défendent les ressources naturelles en Amérique latine. Elle participe activement à des collectifs de femmes immigrantes à Montréal, au Canada. Depuis 2022, Rosalinda est chargée des actions urgentes au CDHAL.
Monica Montalvo Mendez est communicatrice populaire et anthropologue sociale. Elle possède plus de 18 ans d’expérience dans la recherche, les processus de formation, la communication pour la défense du territoire et la production audiovisuelle. Elle s'est intéressée plus particulièrement aux conflits socioenvironnementaux et énergétiques au Mexique et en Amérique latine. Elle a mené à bien des projets de création collective de matériel de diffusion pour les médias alternatifs et les mouvements sociaux.







