Catégorie : Communication populaire

« Déghettoïser » une culture: le rôle des radios dans l’histoire du hip-hop québécois

Jadis marginale et confinée à l’imaginaire urbain nord-américain, la place prépondérante qu’occupe la culture hip-hop dans le monde est révélatrice de plusieurs paradoxes de la mondialisation. D’une part, l’esthétique hip-hop consolide une certaine hégémonie culturelle, notamment à travers les expressions urbaines de langue anglaise et les valeurs capitalistes d’ici et d’ailleurs. D’autre part, des populations et des groupes marginalisés l’utilisent comme outil politique de dénonciation et de revendications identitaires et socioéconomiques dans diverses régions du globe. Étant personnellement impliqué au sein de la radio universitaire à Montréal depuis plus d’une décennie, notamment par le biais de mon émission Ghetto Érudit[1], je souhaite partager certaines réflexions sur la richesse de cette culture au plan local. De la marginalité au mainstream : l’exception québécoise Le rap est un élément emblématique du hip-hop qui s’inscrit dans un ensemble d’expressions culturelles issues du quartier du Bronx à New York au début des années 1970 incluant le graffiti, le Djing et le breakdance. Les paroles rythmées des maîtres de cérémonie (MC) qui animaient les fameux « block parties » new-yorkais sont rapidement devenues une forme d’expression des populations afro-américaine et latino-américaine conjuguant habilement poésie et politique[2]. Pour l’auteur Jeff Chang, la culture hip-hop représente l’histoire d’une génération multiculturelle qui a transposé les revendications du mouvement des droits civiques vers le champ culturel[3]. En fait, le rap est devenu une forme d’expression populaire traversant les barrières linguistiques et participant à la mondialisation de la culture hip-hop. Face à la culture dominante, un élément commun aux membres de la génération hip-hop demeure la lutte contre l’invisibilité. J’estime que cette lutte contre l’invisibilité contient une dimension culturelle particulièrement frappante au Québec. En juillet 2017, la firme d’analyse des ventes musicales Nielson confirmait que la musique hip-hop détrônait le rock pour la première fois en termes de popularité aux États-Unis[4]. Malgré l’immense succès de la musique rap chez les jeunes au Québec, principalement en ce qui concerne le téléchargement et la vente de billets de concert, il n’existe pas encore de stations de radio strictement hip-hop sur les ondes FM à Montréal à l’inverse de la majorité des grandes villes en Amérique du Nord ou en Europe[5]. Au-delà d’une simple dénonciation de cette situation, il convient de rappeler le caractère hétérogène de la culture hip-hop au Québec. D’une part, la complexité du tissu social de la génération hip-hop au Québec est marquée par des facteurs linguistiques, raciaux et socioéconomiques qui façonnent la musicalité et les thèmes du rap québécois. Ceci est particulièrement visible et audible en comparant le rap montréalais à celui des autres régions du Québec. Autrement dit, il y a une multitude de styles, de langues et de thématiques dans ce qui est communément appelé le « rap québécois ». D’autre part, les artisans de la scène hip-hop au Québec se heurtent encore à la non-reconnaissance dans l’espace médiaticoculturel mainstream et demeurent cantonnés dans les médias dits alternatifs. C’est pourquoi plusieurs émissions hip-hop sur les radios communautaires et universitaires continuent de jouer un rôle déterminant dans la diffusion de cette culture au Québec. En anglais, je pense au travail de Don Smooth sur la radio communautaire de Kahnawake K103.7 FM, tout comme aux gens de Masters at Work, The Goods, Off The Hook Radio, WEFUNK à CKUT 90,3 FM, la radio de l’Université McGill. En français, je ne peux pas passer sous le silence le rôle de l’animateur Dice B à Radio Centre-Ville, qui tient la barre de l’émission Nuit Blanche depuis 1994. Dans le circuit des radios universitaires francophones, Les Arshitechs du son à CHYZ 94,3 FM, la station de l’Université Laval, et plusieurs émissions à CISM 89,3 FM, la station de l’Université de Montréal, dont Hip-Hop Café et Rythmologie, participent au rayonnement et à la diffusion du rap québécois. Enfin, les sites Web tels que HHQC.com, hiphopfranco.com et wordupbattles.net contribuent également à faire connaître les nouveaux sons de la scène locale. Incubateur de voix dissidentes, plusieurs de ces projets hip-hop sont composés de personnes racisées et québécoises « de souches » participant à un effort commun d’éducation et démystification de la culture. La culture hip-hop au Québec : « tu pensais que c’tait ça que c’tait mais c’est pas ça que c’tait » La culture hip-hop est intrinsèquement liée aux réalités sombres de certains quartiers défavorisés et plusieurs villes du Québec n’y échappent pas[6]. Certes, le « gangsta rap » occupe encore une place centrale dans l’imaginaire et la commercialisation de la culture hip-hop. Ce sous-genre de rap est connu « pour son caractère violent et misogyne et associé à la culture du bling-bling »[7]. Si l’ancrage de cette forme de rap n’est pas étendu à l’ensemble des rappeurs québécois, les médias de masse ont tendance à associer le rap à la violence, aux gangs de rue, à la drogue et à l’illégalité. Comme le soulignait Sylvain Lemay dans son mémoire de maîtrise sur les rappeurs francophones du Québec entre 1990 et 2012, il y a un sentiment d’exclusion très présent au sein de leurs écrits : « une partie de ce sentiment d’exclusion repose notamment sur le fait que la plupart des rappeurs locaux estiment être victimes de préjugés à travers les médias et au sein de la population, en plus de se sentir boycottés par l’industrie du disque et les radios commerciales »[8]. C’est dans un esprit de déconstruction des idées préconçues du hip-hop et avec l’objectif de démocratiser le rap au-delà de son écosystème qu’a été créée en 2006 l’émission Ghetto Érudit. Véritable courroie de transmission entre l’ancienne et la nouvelle génération du mouvement hip-hop à Montréal dans les deux langues, Ghetto Érudit a servi de première plateforme pour la majorité des artistes et groupes associés à l’actuel âge d’or du rap québécois et aux débats autour du franglais[9]. Au-delà du phénomène linguistique faisant peur à certains pharisiens de la langue et de l’identité québécoise, je suis convaincu du potentiel créatif, poétique et politique de la démarche artistique derrière ceux et celles qui maîtrisent réellement le rap franglais. À titre d’exemple, il est intéressant de souligner que le premier morceau rap à obtenir un succès commercial en 1979, la chanson « Rapper’s Delight » du groupe The Sugarhill Gang, a fait l’objet d’une reprise québécoise digne de mention. En effet, l’artiste KNLO a reproduit en 2007 ce classique tout en conservant les mêmes thèmes, intonations, assonances et allitérations avec le morceau « Délice d’un rappeur » dont le vidéoclip met bien de l’avant l’appropriation québécoise des éléments de la culture hip-hop. Cette chanson de KNLO issue d’une mixtape intitulée « Flattebouche » a donné le nom à une technique qui a été répétée à plusieurs reprises au Québec. Par exemple, le collectif K6A, dont fait partie KNLO, a repris en 2012 la chanson « Protect Ya Neck » de Wu Tang Clan qui est devenue « Protège Ta Nuque ». En 2013, le rappeur et slameur D-Track s’est approprié le morceau « I ain’t mad at cha » de 2pac, qui est devenu sa pièce « Jtenveuxpastantqueça »[10]. Plus récemment, sans mettre de l’avant cette technique du flattebouche, le collectif hip-hop féminin Bad Nylon a démontré comment l’utilisation du franglais pouvait également servir un agenda féministe tout en préservant l’aspect ludique du rap. Ces différentes formes de musique rap sont généralement mises de l’avant par les émissions hip-hop sur les radios universitaires et communautaires. Mis à part le franglais, le thème de l’appropriation culturelle revient souvent dans les débats internes de la communauté hip-hop, principalement entre les personnes racisées et celles dites de « souches ». Entre les puristes et les artisans versant davantage dans le champ gauche du hip-hop, je tiens à préciser qu’il n’y a pas toujours consensus sur la forme et le fond du rap québécois. Cependant, la diversité des émissions hip-hop des radios communautaires et universitaires partage un objectif commun : faire connaître le son et les éléments culturels d’une génération. Dans cet esprit, je crois également que nous participons implicitement ou explicitement aux débats sur l’identité québécoise. Pour citer le politologue Jean-Charles St-Louis « la génération hip-hop contribuerait ainsi à la redéfinition libre et ouverte des expériences de la vie en société au Québec »[11]. Après une décennie de radio universitaire avec des gens natifs de Rouyn-Noranda, du Chili, du Guatemala, d’Haïti et des divers quartiers de l’île de Montréal, j’espère que nos voix ont permis de « déghettoïser » la culture hip-hop au Québec.   Photo : Enregistrement de l’émission Guetto Érudit, Photographie de Ghetto Érudit  
Notes 1 L’émission Ghetto Érudit a débuté en janvier 2006 sur CHOQ la radio Web de l’UQAM. Depuis mai 2008, Ghetto Érudit est diffusé tous les samedis soirs sur les ondes du 89,3 FM, CISM la radio de l’Université de Montréal, et l’émission est rediffusée sur les ondes du 89,1 FM, CHUO la radio de l’Université d’Ottawa et 107,9 FM, CILS la radio communautaire francophone de Victoria en Colombie-Britannique. En 2017, Ghetto Érudit fait partie du top 5 des émissions les plus populaires de la station CISM 89,3 FM à Montréal. Pour un survol sur les 10 ans de Ghetto Érudit et son impact sur la scène locale, voir Olivier Boisvert-Magnen « Rap local : Ghetto Érudit, Monk.e, et Artbeat », Voir, 16 juin, en ligne : https://voir.ca/musique/2016/06/16/rap-local-ghetto-erudit-monk-e-b-k-l-l-o-y-d-et-artbeat/ 2 Bradley, Adam (2009). Book of Rhymes. The Poetics of Hip Hop. BasicCivitas : New York. 3 Chang, Jeff (2006). Can’t stop won’t stop : une histoire de la génération hip-hop. Editions Allia. 4 Forbes, « Report: Hip-Hop/R&B Is The Dominant Genre In The U.S. For The First Time », en ligne : https://www.forbes.com/sites/hughmcintyre/2017/07/17/hip-hoprb-has-now-become-the-dominant-genre-in-the-u-s-for-the-first-time/. 5 Leijon, Erik (2015). « Montreal is still waiting for a hip-hop radio station », Montreal Gazette, 7 août, en ligne : http://montrealgazette.com/entertainment/music/montreal-is-still-waiting-for-a-hip-hop-radio-station 6 Boisvert-Magnen, Olivier (2016). « On ne peut plus ignorer le street rap québécois », Vice, 2 novembre, en ligne : https://www.vice.com/fr_ca/article/exkawe/on-ne-peut-plus-ignorer-le-street-rap-quebecois-5847800de17bea0210308987 7 LeBlanc, Marie Nathalie, Alexandrine Boudreault-Fournier et Gabriella Djerrahian (2007). « Les jeunes et la marginalisation à Montréal : la culture hip-hop francophone et les enjeux de l’intégration », Diversité urbaine, 71, p. 9–29. 8 Lemay, Sylvain (2016). Analyse des messages dans le rap francophone du Québec : entre contestations, résistance, opinions et revendications (1990-2012). Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Maîtrise en sociologie, p. 11. 9 Pensons aux groupes Loud Lary Ajust et Dead Obies. À titre l’album Gullywood du groupe Loud Lary Ajust a été lancé en ondes à l’émission Ghetto Érudit le 5 mai 2012. Cet album a été qualifié de « classique instantané » du rap québécois et s’est également attiré les foudres de certaines critiques en raison de l’utilisation du franglais. 10 Le groupe Alaclair Ensemble, dont fait aussi partie KNLO, utilise cette technique en puisant dans trois chansons classiques du rap américain au sein de la pièce « Les infameux » tiré de l’album Les Frères cueilleurs (2016). Les sous-titres de ce texte est un clin d’œil à la chanson du groupe « Ça que c’tait » tiré du même album. 11 St-Louis, Jean-Charles (2014). « L’identité québécoise » dans les sciences sociales et dans les débats universitaires. Quelques significations et enjeux dans Alain-G. Gagnon (dir.). La politique québécoise et canadienne une approche pluraliste. Québec : Presses de l’Université du Québec, p. 130 et les travaux de Mela Sarkar.abc

AMARC publie une lettre ouverte sur le futur des radios communautaires à l’ère numérique

Après un processus de débats avec les radios de tout le pays, l’AMARC Brésil (Association Mondiale de Radiodiffuseurs Communautaires) publie une lettre ouverte sur le futur des radios communautaires à l’ère numérique. L’objectif est de garantir que la numérisation des radios inclut également les radios communautaires quant à leur liberté d’expression. Selon Pedro Martins, membre du conseil politique d’AMARC, cette lettre, qui a été écrite collectivement, est très importante en ce moment au Brésil. Pour lui, le débat sur la communication, principalement depuis le coup d’État de 2016, est paralysé. La lettre a comme objectif d’inviter les mouvements de communication à un dialogue et mettre le thème à l’ordre du jour. Le document indique également les directives pour le choix du modèle numérique à être utilisé au Brésil, un modèle ouvert qui garantit la démocratisation de la communication. Voici la lettre intégrale : Lettre ouverte sur le futur des radios communautaires à l’ère numérique Premièrement, l’AMARC Brésil dénonce le gouvernement illégitime de Michel Temer qui, dès ses premiers jours, attaquait de front la communication publique, initiant le processus de déstabilisation de l’entreprise brésilienne de communication au moyen de mesures provisoires. Une telle attitude met en évidence un scénario contraire à des possibles avancées et appropriation des droits dans le champ de la communication. Les radios communautaires, même dans un contexte démocratique, souffraient déjà de persécutions et de criminalisation, fonctionnant sous une loi restrictive, sans aucune avancée réglementée significative. Maintenant, avec le contexte politique particulièrement défavorable, des barrières sont imposées quant à la concrétisation du potentiel démocratisant de la radio numérique. Dans ce scénario, la réarticulation, le dialogue et les actions concrètes pour le renforcement des radios communautaires depuis leurs origines sont essentiels. Il en va de même pour les alliances avec les groupes qui luttent pour les droits humains à la communication et à la liberté d’expression, les universités, les mouvements syndicaux et sociaux. Dans le champ de la défense de la communication comme droit humain, nous soulignons la proximité avec le Mouvement national des radios communautaires (Movimento Nacional de Rádios Comunitárias, MNRC), le Forum national pour la démocratisation de la communication (Fórum Nacional de Democratização da Comunicação, FNDC), le Collectif Intervoix (Coletivo Intervozes), Article 19 (Artigo 19), Reporters sans frontières et les collectifs de radios libres. Effectivement, ils ont comme nous la perspective de défense de la radio comme moyen stratégique pour la consolidation de la démocratie brésilienne. Tout au long du siècle dernier, la radio a été menacée d'extinction. Au cours des années 1950, l’arrivée de la télévision a apporté des prévisions alarmistes sur sa permanence comme véhicule de masse. Les années 2000 ont apporté l’Internet et la convergence technologique comme éléments qui pourraient « surpasser » la capacité communicative de la radio en termes d’interactivité. Cependant, la radio a continué en se réinventant. Elle maintient la crédibilité de son contenu et son extension que personne ne pourrait remettre en question, elle existe dans plus de 80 % des foyers brésiliens (IBGE, 2013), étant très souvent l’unique moyen de communication dans les régions éloignées. Par conséquent, elle est responsable d’acheminer des contenus divers aux grandes aires de désinformation, abandonnées par les médias commerciaux. Malgré la grande incidence sociale de la radio, les radios communautaires souffrent des mêmes défis de construction de politiques publiques pour un large accès de la société à des concessions et modes de production. Toutefois, ce même mouvement garde, en soi, la capacité d’être protagoniste dans la dispute pour le spectre libre, le droit à l’antenne et l’insertion de nouveaux acteurs et actrices communautaires et populaires dans la lutte pour la démocratisation de la communication brésilienne. Dans le contexte de numérisation de la radio au Brésil, l’AMARC Brésil propose les principes suivants quant au modèle à adopter : Les États doivent s’assurer que la migration vers les nouvelles technologies de transmission soit une opportunité pour le développement de la pluralité et de la diversité et non pas pour maintenir ou consolider la concentration des services de communication audiovisuelle (Principe 39 de la publication d’AMARC « Principes pour garantir la diversité et la pluralité dans la radiodiffusion et dans les services de communication audiovisuelle »). Dans la planification de la transition de la radiodiffusion analogique à numérique, les conséquences sur l’accès aux moyens de communication et différents types de moyens doivent être considérées. Les États doivent adopter des mesures pour assurer que le coût de la transition numérique ne limite pas la capacité du fonctionnement des moyens publics et communautaires. Les moyens ne devront pas souffrir de discrimination et sauront respecter les prévisions nécessaires pour garantir la continuité des émissions réalisées sur support analogique simultanément jusqu’à épuiser les processus de transition en conditions raisonnables (Principe 40 de la publication d’AMARC « Principes pour garantir la diversité et la pluralité dans la radiodiffusion et dans les services de communication audiovisuelle »). Que les défis de la convergence des moyens et de la numérisation des supports analogiques soient envisagés dans un contexte d’adaptabilité technologique et règlementée, transparent et équitable. Que le processus de recherche, débat et définitions de la technologie numérique de la radio soit réalisé avec la participation et la délibération des organisations de radiodiffusion communautaire et de tous les secteurs de la société brésilienne pour l’ensemble du pays. Que le choix du modèle de la radio numérique au Brésil considère les différences régionales du pays, utilisant une technologie ouverte, adaptable et amicale pour des innovations qui augmentent le potentiel d’inclusion à l’aide d’outils offerts pour la radio numérique, proportionnant une plus grande égalité sociale. Que la transition de la technologie analogique numérique considère la nécessité de l’appui économique, social et politique, exigeant la mise sur pied de politiques publiques garantissant des droits d’accès et d’accessibilité. Olinda, 10 décembre 2016abc

La biodiversité technologique pour traverser les jardins clôturés de l’Internet

Le rêve de l’Internet était la liberté. N’est-ce pas là notre rêve à toutes et à tous? Sans entrer dans les détails de ce que cela signifie pour chacun et chacune d’entre nous, être libre et se sentir libre est un de ses principaux objectifs. Nous prenons ainsi une poignée de câbles, d’antennes, de modems, de serveurs, de protocoles (IP), entre autres, et nous les personnifions. Nous les faisons rêver d’être « libres ». Mais pour plusieurs d’entre nous, Internet n’est pas qu’un outil ni une infrastructure, mais bien cette immatérialité qui construit nos relations sociales. Oui, nous connaissons les dangers d’Internet. Nous tentons quotidiennement de protéger notre confidentialité et notre intimité dans ce médium aujourd’hui régi par les lois du marché et par le contrôle gouvernemental. Ces lois sont bien éloignées des rêves de ceux et celles qui, il y a de cela plus de quarante ans, ont envisagé l’Internet comme un espace dans lequel, par exemple, le partage du savoir serait sans limites. Cette grande convergence d’« inventions » antérieures, qui est devenue le réseau des réseaux, a elle aussi été marquée par le « développement » militaire, académique ou économique. Chacun de ces groupes a des intérêts divers, parfois antagoniques, mais ils sont forcés de cohabiter sur Internet d’une manière ou d’une autre. Parmi tous ces groupes, ceux qui nous intéressent sont eux aussi divers, sans forme particulière, et construisent un environnement Internet qui valorise les personnes et les processus collectifs, la confidentialité et l’anonymat, la circulation du savoir et les apprentissages mutuels. Existe-t-il encore de tels processus dans un monde technologique marqué par « l’innovation », les start-ups, les lobbys, et l’achat et la vente de données? Oui. Nous sommes encore capables de nous indigner face à l’autoritarisme technologique et de construire et d’alimenter des réseaux libres et fédérateurs. Nous existons encore, celles et ceux qui croient aux forums, canaux de chat et listes d’envoi électroniques qui nous permettent de discuter et d’apprendre. Nous existons encore, celles et ceux qui songent à des infrastructures libres, à des technologies coopératives et autonomes. Nous existons encore, celles et ceux qui travaillent à la réappropriation et à la réécriture technologique. C’est cet univers de possibilités qui existe encore, et qui chaque jour se fait de plus en plus nécessaire, que nous appelons « biodiversité technologique ». Oui, Internet est aujourd’hui monopolisé par des infrastructures privatives dont nous ne pouvons nous passer (soyons optimistes et disons « pour l’instant! »). Mais tout en continuant d’utiliser ces câbles et ces fibres, nous pouvons aller au-delà de ces plateformes privatives dans lesquelles le « monde entier se trouve » (!) et nous rencontrer pour construire d’autres espaces numériques (et analogiques) où nous pourrions habiter plus librement. « Nous vivons une centralisation progressive de l’Internet et elle se fait chaque jour plus pressante. Cette centralisation implique que, malgré l’incroyable variété d’espaces de débats, de places et d’agoras qui existent dans le cyberespace, nous restons enfermés dans ces jardins clôturés dans lesquels est généré l’un des pires simulacres : celui de la communauté », pouvait-on lire en 2015 sur un blogue allié. Cet Internet qui se construit à partir de la biodiversité technologique est « bio » parce qu’il nous rappelle que les matériaux et métaux utilisés pour nous interconnecter proviennent d’une nature de laquelle nous faisons partie et que, comme société, nous sommes en train de détruire au profit de la consommation et de l’obsolescence programmée et psychologique. Ainsi, désobéissant aux ordres de la publicité qui nous place en face des dispositifs les plus « avancés », cette autre technologie, la technologie populaire, underground, autonome, peu importe comment on l’appelle, nous invite à remettre en question ce « progrès » et à nous réapproprier nos dispositifs. Cette technologie populaire nous invite à toucher, démonter, jouer avec elle et apprendre de quoi il s’agit… Elle nous invite à penser au-delà des simples appareils et à construire ensemble afin que ces outils favorisent des relations sociales et avec la nature nous permettant de ne pas abuser de cette dernière et de rester connecté.e.s. Oui, nous faisons partie de celles et ceux qui utilisent cellulaires et ordinateurs. Nous faisons aussi partie des personnes qui réutilisent, réparent et se joignent aux voix qui questionnent de façon critique ces appareils. Malgré toute cette actualité quotidienne qui nous inviterait à penser le contraire, nous sommes aussi de celles et ceux qui croient que les outils numériques aident à créer des relations sociales. Bien sûr, pour cela, nous devons passer par l’utilisation et la construction d’outils qui sont cohérents avec nos processus sociaux libertaires (et technoféministes!). C’est pourquoi le type d’outils numériques ou de serveurs que nous utilisons pour nos communications a de l’importance. Cette folle vie moderne est de plus en plus complexe. Il y a peu de temps pour ce qui est important puisque nous pouvons à peine résoudre le plus urgent. Ces propositions de biodiversité technologique commencent justement à être urgentes et nous sommes à quelques pas numériques des propositions déjà existantes, de nous y rencontrer et d’échanger un sourire en passant.   Traduction par Marie Bordeleau Photo : « Hack » ta lutte, Courtoisie de Sursiendoabc

Le droit à la communication dans la société numérique

En Amérique latine, l’idée que démocratiser les moyens de communication soit une condition indispensable pour démocratiser la société s’est érigée en cadre conceptuel sur lequel les organisations sociales ont élaboré leurs campagnes pour le droit à la communication. Ces campagnes se sont concentrées sur la demande de législations qui garantiraient l’accès des médias communautaires aux fréquences du spectre radioélectrique. Des fréquences accaparées historiquement par les secteurs privés qui, dans un grand nombre de cas, les ont obtenues lors d’appels d’offres ayant un processus peu transparent ou lors d’enchères publiques où primaient les critères économiques au-dessus de tout autre. Cela a créé un panorama médiatique hautement concentré et monopolisé : « en moyenne, dans une grande partie de la région, presque la moitié des produits et services des marchés de l’information et des communications de chaque pays est contrôlée par un seul fournisseur »[1]. Mais, en plein XXIe siècle, alors que la radio et la télévision sont en train de se réinventer pour résister à l’assaut de l’Internet, maintenir ces revendications a-t-il encore du sens? Ou aurons-nous besoin d’actualiser nos discours pour défendre le droit à la communication dans la société numérique? Il est certain que les revendications pour démocratiser l’accès aux fréquences radioélectriques continuent d’être totalement légitimes. Des vingt pays qui constituent l’Amérique latine, seulement treize reconnaissent légalement l’existence de médias communautaires[2]. Quatre d’entre eux le font avec un certain type de pourcentage spécifique à ces médias : l’Uruguay et l’Argentine ont opté pour une réserve de 33 %, et la Bolivie et l’Équateur ont préféré répartir les fréquences à parts égales entre les trois secteurs, 33 % pour le privé, 33 % pour le public et 34 % pour le secteur communautaire et les peuples autochtones. Malgré ces avancées notables en matière législative, nous croyons qu’il est urgent d’élargir le spectre des demandes. Et la parole devint byte Internet promettait d’être la panacée, l’outil définitif qui démocratiserait le droit à la communication de façon globale. Et quoique l’on ne puisse nier qu’il ait provoqué des changements significatifs en ce sens, il n’en demeure pas moins qu’il a aggravé la situation actuelle de concentration et de monopole dans les technologies de l’information et de la communication qui permettent la création de moyens de communication. Une étude approfondie menée à terme par OBSERVACOM (2016) démontre comment toutes les couches qui constituent Internet sont contrôlées par moins de quinze entreprises au niveau mondial[3]. Par exemple, 90 % du trafic des réseaux de diffusion de contenu (appelés intermédiaires CDN) est concentré parmi cinq grandes sociétés. Parmi ces réseaux, six entreprises contrôlent plus de la moitié des domaines et des hébergements Web existants dans le monde entier. Et si nous parlons de services et de plateformes, environ cinq compagnies se répartissent le contrôle des réseaux sociaux et des courriers électroniques. De plus, ces entreprises sont des conglomérats internationaux difficiles à contrôler ou à limiter par des législations nationales. Un autre facteur aggravant est le fait que cette concentration soit multicouche. Cela signifie qu’une compagnie qui fournit l’accès à Internet est en même temps propriétaire d’une maison de production ou vend des services d’hébergement Web. Nous pourrions citer le cas d’Amazon qui, en plus d’être un des plus grands magasins en ligne du réseau, est l’un des principaux fournisseurs de serveurs d’hébergement dans « l’infonuagique ». Cette infrastructure de données « fournit à la compagnie une énorme perspective sur l’économie, au travers de laquelle elle peut recueillir des informations provenant de millions de sources »[4]. Un autre exemple de cette concentration multicouche est celui de l’entreprise américaine AT&T qui a récemment fait l’acquisition de Time Warner, propriétaire à son tour de la chaîne CNN ou de la chaîne de divertissement HBO. Le pouvoir qu’exercent ces grandes multinationales leur permet d’imposer les règles du jeu et d’obtenir des législations en leur faveur. C’est ce qu’ils font avec un insistant lobby pour en finir avec la neutralité du réseau, ce principe qui oblige à ce que tout byte qui circule sur Internet soit traité de la même manière. La nouvelle administration de la commission fédérale des communications des États-Unis (« FCC » pour ses acronymes en anglais) est en train de céder aux pressions afin d’éliminer le cadre réglementaire qui protège la neutralité du réseau depuis 2015[5]. Avec les nouvelles lois, une entreprise qui fournit l’accès à Internet pourrait bloquer certains contenus ou les offrir à plus grande vitesse si les compagnies propriétaires payaient pour ce service premium. Sans neutralité sur le Web, il n’y aurait pas d’inconvénients à ce que, par exemple, AT&T priorise sur son infrastructure Internet les contenus de ses chaînes de nouvelles en reléguant à un second plan les autres médias. Reculs dans la démocratisation de la communication Les risques pour la liberté d’expression et l’exercice des autres droits en lien avec la communication sont évidents. Surtout pour les médias alternatifs qui ne peuvent compter sur leur pouvoir d’achat pour concurrencer ces grands conglomérats. La concentration et la privatisation des technologies numériques laissent de plus en plus la voie libre pour imposer une pensée hégémonique et faire taire les voix dissidentes de la population que l’on peut entendre sur les « autres médias ». Ces voix qui sont toujours plus simples à faire taire sur Internet avec des méthodes plus subtiles qu’en refusant l’accès aux fréquences de radios et de télévision, ce qui empêche que l’on s’en rende compte. Nous croyons être en train de nous informer sur un réseau social alors qu’en réalité, nous consommons des doses contrôlées d’information qu’un algorithme personnalise en fonction de données de navigation que nous lui avons fournies, parfois même sans notre consentement. Cela permet aux plateformes et à ceux et celles qui savent manipuler ces algorithmes de contrôler, manipuler ou conditionner le comportement social avant des élections ou un référendum, ce qu’on appelle la « politique numérique »[6]. Il ne fait aucun doute qu’Internet peut être un outil fondamental pour les luttes sociales, l’émancipation citoyenne, ainsi que pour amplifier les voix critiques, mais la potentialité de ce média est en train d’être récupérée et limitée à pas de géants. Le manque de liberté et de transparence dans la façon de gérer les TIC qui nous permettent d’exercer le droit à la communication dans la société numérique est l’une des causes. C’est pourquoi les organisations sociales qui ont promu ce droit durant des décennies ont devant elles un grand défi : intégrer la défense des technologies numériques à leurs demandes traditionnelles pour les fréquences de radio et de télévision. Ces technologies, qui actuellement sont tellement étroitement liées à l’exercice du droit, que certains plaident pour qu’Internet soit considéré comme un droit humain en lui-même et non comme un moyen pour exercer d’autres droits[7]. Quelques-unes de ces nouvelles requêtes pourraient être : des législations qui garantissent un Internet libre, neutre, ouvert et décentralisé; la promotion de réseaux et de plateformes fédérés au lieu de ceux qui font du commerce avec nos données; l’exigence d’une gestion transparente des données que les compagnies recueillent de nos activités numériques; des politiques publiques qui favorisent l’utilisation et le développement de logiciels libres; l’usage de licences libres comme Creative Commons pour la publication de contenus. Mais, par-dessus tout, promouvoir le débat social autour des technologies et de son étroite relation avec l’exercice de nos droits dans la société actuelle. Parler de médias et de technologies n’est pas parler de sujets techniques, c’est traiter de questions profondément politiques. Ne pas soulever la question en ces termes peut nous précipiter vers un panorama médiatique où, encore une fois, s’intensifie de plus belle la présence des voix hégémoniques au détriment de la pluralité et de la diversité. Un recul dans la démocratisation de la communication qui favorise le marché et ses grandes multinationales, au lieu des citoyen.ne.s et de leurs droits.   Traduction par Andrée Boudreau Photo : Semaine d'Internet à Rome en Italie, juin 2009, Courtoisie de Codice Internet  
Notes 1 UNESCO (2014). « Tendencias Mundiales en Libertad de Expresión y Desarrollo de los Medios : Situación regional en América Latina y el Caribe », en ligne : http://unesdoc.unesco.org/images/0022/002290/229042S.pdf, p. 99 2 OBSERVACOM (2017). « Libertad a medias : la regulación de los medios comunitarios en América Latina y su compatibilidad con los estándares interamericanos de libertad de expresión », en ligne : http://www.observacom.org/sitio/wp-content/uploads/2017/08/Libertad-a-Medias-Informe-2017-Medios-comunitarios-y-libertad-de-expresi%C3%B3n-OBSERVACOM.pdf (page consultée en septembre 2017). 3 OBSERVACOM (2016). « Concentración en internet : un asunto de capas », en ligne : http://www.observacom.org/concentracion-en-internet-un-asunto-de-capas/ (page consultée en septembre 2017). 4 Bernasek, A. et Mongan D. T. (2017). « ¿Tienen los nuevos monopolios gigantes (Amazon, Google, Facebook) el poder de transformar economías globales? ». Vanguardia dossier, no 63, p. 52-59, p. 57. 5 Harmon, Elliot (2017). « Don’t Let Congress Compromise on Net Neutrality. EFF », 9 août, en ligne : https://www.eff.org/es/deeplinks/2017/08/dont-let-congress-compromise-net-neutrality (page consultée en septembre 2017). 6 Tambini, Damian (2017). « Brexit : ¿triunfo de la robot-política? » Vanguardia dossier, no 63, p. 66-69. 7 García, Santiago (2014). « ¡Internet como Derecho Humano ya! », RadiosLibres, 10 décembre, en ligne : https://radioslibres.net/article/internet-como-derecho-humanos-ya/ (page consultée en septembre 2017). Références Mendel, Toby, García, Angel et Gómez, Gustavo (2017). Concentración de medios y libertad de expresión: normas globales y consecuencias para las Américas. Montevideo: UNESCO.abc

Les mouvements sociaux et la construction d’un Internet féministe

La communication est une stratégie centrale pour les mouvements sociaux, car elle leur permet de systématiser et transmettre leurs revendications, de documenter leurs actions, de générer une masse critique de soutien et d’incorporer leurs thèmes dans les priorités publiques. On pourrait croire que nous nous connectons toutes et tous au même réseau, qu’Internet est le même pour toutes les personnes du monde entier et qu’il y a une sorte de « pouvoir démocratisant » dans le fait que nous disposons toutes et tous des mêmes outils pour communiquer en ligne. Cependant, nous avons aujourd’hui un Internet centralisé, surveillé et machiste qui expulse du territoire digital un secteur très spécifique de la société. La construction d’un Internet féministe s’avère indispensable afin de poser les bases d’un système qui ne reposerait pas sur l’assujettissement d’un genre dominant sur les autres. Nouveaux mouvements sociaux : l’affirmation d’identités comme forme de résistance L’apparition d’une nouvelle série de mouvements sociaux à partir de la deuxième moitié du XXe siècle a mis en évidence que quelque chose avait changé. Nous avions besoin de nouvelles ressources pour comprendre l’action collective. Le paradigme des « nouveaux mouvements sociaux » (NMS) a alors vu le jour, comme une tentative de répondre à toute une série de revendications collectives qui rejetaient les façons dont s’organisaient et agissaient leurs prédécesseurs. Les façons dont le mouvement hippie, les mouvements féministes et LGBTI ou encore le mouvement écologiste, par exemple, exprimaient leur remise en question du statu quo étaient complètement distinctes des autres mouvements ouvriers de masse. De manière générale, cela signifie que les grandes idéologies qui avaient structuré le mouvement ouvrier cessèrent d’être le cadre central d’interprétation de la réalité. Les mouvements ne s’identifiaient plus comme d’abord communistes ou socialistes, mais plutôt comme féministes, écologistes, gais, etc.[1] Les nouveaux mouvements sociaux s’articulaient maintenant autour d’identités transversales plutôt qu’autour d’idéologies héritées de la fin de XIXe siècle et du début du XXe. Cette articulation avait des impacts non seulement en termes collectifs sur la façon dont se positionnait le mouvement, mais aussi dans la construction et la réaffirmation des identités individuelles de celles et ceux qui participaient à ces mouvements. Les modes de revendications passèrent à la sphère privée : recyclage, usage de contraceptifs, « sortie du placard », etc. Autrement dit, les schèmes d’organisation et de mobilisation avaient aussi changé. Tant l’agentivité collective qu’individuelle étaient désormais guidées par une série de principes relevant de la société pour laquelle la lutte était menée. Au début du XXIe siècle, on observe cependant une autre série de changements dans les mouvements sociaux autonomes en lien avec l’utilisation des technologies de l’information (TIC) et la communication numérique. Non seulement les mouvements sociaux commencèrent à utiliser Internet et les TIC en général comme canaux de communication, mais l’organisation politique se manifestait aussi en ligne. Il n’y a toujours pas de consensus au sein de la communauté universitaire (les débats entre optimistes et pessimistes continuent de diviser la littérature sur le sujet) s’il s’agit d’un nouveau paradigme ou si cela ne fait qu’approfondir ce qui caractérisait déjà les nouveaux mouvements sociaux. Il est toutefois certain qu’on ne peut, aujourd’hui, éliminer la variable des technologies et de la communication des études sur les mouvements sociaux. Quel genre d’Internet avons-nous? Un Internet centralisé, surveillé et machiste La pénétration des technologies numériques dans la vie quotidienne s’est approfondie de telle sorte que, dans la dernière décennie, la grande quantité d’informations générées par nos interactions – même sans notre consentement – s’est convertie en une mine d’or pour les entreprises qui dominent le marché des TIC numériques sur le plan global, tout comme pour les gouvernements obsédés par le contrôle de leurs citoyen.ne.s. Les TIC numériques se sont ainsi converties en outils de domination et de contrôle[2]. La majeure partie du travail du secteur des télécommunications est donc maintenant dédiée à la collecte, au traitement et à l’entreposage de toute cette information qui, selon eux, pourrait contribuer à l’amélioration de notre compréhension du comportement humain et même le prédire. Trois grandes tendances façonnent Internet tel que nous le connaissons aujourd’hui : la centralisation, la surveillance et la violence machiste. Un Internet centralisé dans chacune de ses strates. Selon l’Observatoire latino-américain de régulation, médias et convergence (Observatorio Latinoamericano de Regulación, Medios y Convergencia)[3], la centralisation d’Internet peut être mesurée grâce à un modèle qui « regroupe les services basés sur la centralisation, qu’il s’agisse de la propriété, des utilisateurs ou du trafic d’Internet, à travers sept strates ou catégories », incluant les fournisseurs physiques de domaine et d’hébergement; les fournisseurs de services et de contenus; les fournisseurs de plateformes (systèmes d’exploitation et logiciels); les créateurs et producteurs de contenu; les fournisseurs CDN (réseau de diffusion de contenu); les fournisseurs de collectivité de grande capacité; les fournisseurs de dernier kilomètre-ISP (Internet service provider). Dans chacune de ces sept strates, on retrouve un nombre très limité d’acteurs prédominants au niveau mondial, incluant même ceux qui administrent des ressources critiques d’Internet. Alors que pendant des décennies, le secteur populaire exigeant des garanties au droit à la communication revendiquait l’accès à des licences et la démocratisation du système médiatique, aujourd’hui, ces revendications doivent nécessairement se transposer à Internet et aux TIC numériques. Un Internet surveillé. La privatisation d’Internet a énormément favorisé la possibilité de pister, traiter et entreposer toutes les métadonnées générées par nos interactions dans le réseau, et ce, même sans notre consentement. Pour les États, cela signifie la possibilité de maintenir un étroit contrôle sur les citoyen.ne.s sous enquête, mais surtout sur la citoyenneté en général (tel que nous l’a démontrée la divulgation du Programme PRISM de l’Agence nationale de la sécurité aux États-Unis). Pour le secteur privé, particulièrement pour les entreprises technologiques (de celles qui offrent des plateformes et services technologiques à celles qui ont un modèle basé sur la vente au détail), cela signifie la possibilité de segmenter le public cible au maximum afin de savoir ce que chaque client.e veut, et ce, avant même qu’elle ou il ne le sache. De plus, des compagnies comme Google accumulent une telle quantité de données, grâce à leur position prédominante dans de nombreux secteurs comme celui des moteurs de recherche ou des systèmes d’exploitation de dispositifs mobiles, qu’elles peuvent identifier des tendances sociales et faire des prédictions à partir de celles-ci. Si cela n’est pas du pouvoir…! Un Internet machiste. Il est impératif que nous, les femmes, accédions à Internet afin de pouvoir nous exprimer, nous connecter et diffuser nos revendications. Les données au sujet de l’accès des femmes, des filles et des jeunes sont alarmantes. Selon l’Union internationale des télécommunications (2016), la fracture numérique de genre, soit la différence entre le taux de pénétration d’Internet chez les hommes et celui chez les femmes, au niveau mondial en 2016, est de 12 % : « [l]es inégalités structurelles en alphabétisation, éducation, emploi et revenus ont contribué à la fracture numérique de genre : 31 % dans les pays pauvres, 16,8 % dans les pays en développement et 2,8 % dans le monde développé »[4]. De plus, une fois que les femmes ont accès à Internet, un autre facteur conditionne leur existence numérique. « Si nous nous entendons sur le fait que le monde numérique est socialement construit, alors les normes de genre, les stéréotypes et les inégalités existantes dans le monde hors ligne – et dans lesquels s’enracine la violence contre les femmes – peuvent être répliqués en ligne », expliquent Flavia Fascendi et Katerina Fialová dans le rapport Voix des espaces numériques : la violence contre les femmes en lien avec la technologie[5], publié par APC[6]. Comment se définit la violence contre les femmes en lien avec la technologie? Selon ONU Femmes et la Commission sur la large bande au service du développement durable, dans le rapport Cyberviolence contre les femmes et les filles : Un appel mondial à l’action[7], cette violence est définie comme toutes les façons dont les TIC « exacerbent, amplifient ou transmettent » n’importe quel « acte de violence de genre qui provoque ou est susceptible de provoquer de la douleur ou une souffrance physique, sexuelle ou psychologique chez les femmes »[8]. À quel genre d’Internet a accès une femme, mère, autochtone, défenseure du territoire, qui ne parle pas anglais et dont l’espagnol est la deuxième langue? Pour le moment, elle a accès à un Internet très différent de celui auquel peut accéder un homme blanc de classe moyenne, éduqué et vivant dans un pays riche. Quel genre d’Internet voulons-nous? Un Internet féministe De quel genre d’Internet avons-nous donc besoin pour la construction de notre identité et de notre action collective? La réponse est un Internet féministe. La construction d’un Internet féministe est une revendication que les organisations de femmes et une partie du secteur de la société civile promeuvent à partir des différents espaces de gouvernance d’Internet. En 2014, APC a rédigé collectivement les Principes féministes de l’Internet[9] qui remettent en question la logique capitaliste néolibérale qui domine l’Internet en proposant une « stratégie fondamentale pour déstabiliser et démanteler le pouvoir économique qui souhaite s'approprier l'Internet, et pour créer des alternatives à ce pouvoir basées sur des principes d’intérêts collectifs, de solidarité et d’ouverture »10 de même que sur le droit à la liberté, à la confidentialité, aux logiciels libres, qui garantissent le caractère transformateur d’un Internet conçu comme un espace public. Les stratégies doivent être multiples, simultanées et massives. Nous devons : travailler à la construction d’infrastructures autonomes féministes qui offrent un refuge sécuritaire pour toutes les communications des mouvements féministes; rendre visibles les contributions des femmes au développement des TIC; garantir à toutes les femmes l’accès à Internet; lutter contre la violence machiste en ligne en commençant par, au moins, atténuer ses manifestations les plus concrètes et avancer vers une gouvernance en faveur des femmes; impulser les principes de souveraineté technologique féministe. En définitive, il s’agit de faire en sorte qu’Internet nous aide à mener et diffuser nos luttes et à construire des réseaux afin d’abolir le système patriarcal et construire une autre société fondée sur des relations sociales égalitaires.   Traduction par Marie Bordeleau Photo : « Les principes féministes de l’Internet », Logo des Principios feministas de Internet, feministinternet.org  
NOTES 1 Johnston, Hank, Laraña, Enrique et Gusfield, Joseph (1994). « Identidades, ideologías y vida cotidiana en los nuevos movimientos sociales » dans Gusfield, Joseph, et Laraña, Enrique, (coords.), (2014). Los nuevos movimientos sociales. De la ideología a la identidad. Madrid : CIS, p. 3-42. 2 Alcántara, J. (2008). La sociedad de control : privacidad, propiedad intelectual y el futuro de la libertad. Barcelona : El Cobre Ediciones. 3 Levy, Gabriel et Urquijo Morales, Sergio (2016, 18 avril). « Concentración en internet : un asunto de capas » dans Observacom, en ligne : http://www.observacom.org/concentracion-en-internet-un-asunto-de-capas/ 4 UIT (2016). « Acceso a las tecnologías de la información y la comunicación para la igualdad de género » dans ITUMagazine, avril 2016, en ligne : http://www.itu.int/en/itunews/Documents/2016-04/2016_ITUNews04-es.pdf, p. 4. 5 En espagnol, Voces desde los espacios digitales: violencia contra las mujeres relacionada con tecnología 6 Fascendi, Flavia et Fialova, Katerina (2011). Voices from digital spaces: Technology related violence against women, APC, en ligne : https://www.apc.org/en/system/files/APCWNSP_MDG3advocacypaper_full_2011_EN_0.pdf 7 En espagnol, Ciberviolencia contra mujeres y niñas. Una llamada mundial para la acción 8 ONU Mujeres y Comisión de Banda Ancha para el Desarrollo Sostenible (2015). Cyber-violence against Women and Girls. A wake-up Call to Action, ONU Mujeres, p. 21. 9 Pour lire ces principes (Principios feministas de Internet), visiter http://www.genderit.org/es/articles/principios-feministas-para-internet. Disponibles en anglais et en espagnol. 10 Asociación para el Progreso de las Comunicaciones (2014). Principios feministas de Internet, en ligne : http://feministinternet.net/ RÉFÉRENCES Asociación para el Progreso de las Comunicaciones (2013). Global Information Society Watch. Women’s rights, gender and ICTs, APE e Hivos, en ligne : http://giswatch.org/sites/default/files/gisw13_chapters.pdf Benkler, Yochai, (2003). « La economía política del procomún », dans Novática: Revista de la Asociación de Técnicos de Informática, (163), 6-9. Benkler, Yochai (2006). The wealth of networks: How social production transforms markets and freedom. Yale University Press.abc

La diversité de nos voix exprimée à travers la diversité de nos médias

Les médias de masse qu’on appelle aujourd’hui « médias traditionnels » continuent d’occuper un espace important dans la politique publique des pays, en établissant des priorités et à maintes occasions, en orientant le cœur et l’esprit de l’opinion publique. Bien que plusieurs de ces médias considèrent maintenant avec intérêt les voix qui s’expriment sur Internet, ils le font d’une manière biaisée et sans aucune réflexion. L’Internet nous a effectivement démontré, il y a plus de 20 ans déjà, que chacune et chacun d’entre nous peut s’exprimer et être écouté par d’autres. L’intérêt démocratisant d’Internet, né de l’intention d’être multidirectionnel (par contraste avec le caractère unidirectionnel des médias traditionnels), continue de se maintenir. Pour les mouvements sociaux, dont les demandes ont été historiquement réduites au silence, ces plateformes numériques offrent la possibilité d’être présents en permanence sur les écrans (et dans les vies) d’autres personnes, et d’amplifier les voix des défenseur.e.s de l’environnement. Grâce à ces nouveaux médias, il est désormais davantage possible de transmettre de l’information en temps réel et à partir de la voix des protagonistes mêmes tout en remettant en question la désinformation. Le Movimiento mesoamericano contra el modelo extractivo (M4) (Mouvement mésoaméricain contre le modèle extractif, M4) est un réseau d’organisations, de communautés et de groupes qui luttent contre l’industrie minière sur des territoires qui vont du Mexique jusqu’au Panama, la Colombie, le Pérou et le Paraguay. Depuis ses débuts autour de l’année 2012, ce mouvement a misé sur une plateforme Web qui lui permettrait d’être le canal de communication de concert avec d’autres mouvements et d’autres personnes intéressés par la défense territoriale contre l’extractivisme minier. À partir de là, nous avons partagé nos communiqués, nos analyses, nos publications et du contenu multimédia tout en nous efforçant de rassembler du matériel provenant d’autres mouvements et organisations voués à la défense des territoires. Il s’agit de faire le pont entre ces différents matériels didactiques, qui servent d’appui à nos luttes, et les groupes qui les ont créés pour que, du même coup, se resserrent les liens autour de la défense de la terre. À la même époque aussi, se sont mis en place d’autres canaux qui nous ont permis de diffuser toute cette information : nous avons donc choisi un courriel institutionnel, créé des listes de courriels et des comptes sur des réseaux sociaux commerciaux comme Twitter et Facebook. Nous avons ainsi réussi à établir une communication plus directe avec les personnes et les mouvements. Par la suite, nous avons ouvert de nouveaux canaux. Grâce à tous ces espaces, nous avons pu voir que les plateformes numériques ont désormais un rôle important quant à la diffusion des évènements et situations constamment vécues par les défenseur.e.s de la nature. Nous avons également vu se déployer les débats et les actions entreprises dans la recherche de formes de vie digne, et c’est à travers ces espaces que nous avons créés des alliances avec des chercheur.e.s du monde académique, des journalistes et des personnes sensibles à ces sujets. Avec le temps, nous nous sommes liés à d’autres luttes. Ainsi, vers la fin de l’année 2014, nous avons décidé de migrer notre plateforme Web et nos listes de courriels vers des serveurs plus sécuritaires. Depuis lors, nos contenus se trouvent sur l’espace de la Cooperativa tecnológica Primero de Mayo[1]. Un autre des changements a été de migrer une grande partie de nos contenus vers la plateforme libre archive.org[2]. Nous savons qu’en ce qui a trait aux technologies, il nous reste encore du chemin à faire, mais nous avançons avec la conviction de devoir nous engager vers d’autres modèles qui soient en harmonie avec les principes d’autonomie et d’autodétermination que nous défendons. Notre force part du local au global. La communication à la défense de nos territoires Actions urgentes et actions de prévention de la criminalisation Divers groupes de base qui font partie du Mouvement M4 sont quotidiennement victimes de criminalisation, de harcèlement et de diffamation. Alors qu’au début, la plateforme Web était vue comme l’espace le plus important d’où annoncer nos dénonciations, nos félicitations et nos alliances, nous avons réalisé vers le milieu de l’année 2013 que c’était à partir de cet espace que nous voulions lancer nos actions urgentes de dénonciation et/ou de prévention. Nous avons inauguré l’espace avec un appel pour que cessent les activités du Consortium minier Peña Colorada[3] sur un territoire convoité par les États de Colima et de Jalisco, au Mexique. Par la suite, les actions urgentes réalisées à travers notre plateforme Web pour appuyer la communauté de Zacualpan et Victor Chí, Gabriel Martínez, Esperanza Salazar ainsi que le Conseil autochtone[4] ont été fondamentales pour rendre visible la violence exercée par le gouvernement de l’État contre les camarades, ce qui a aidé à réduire les risques et à renforcer la sécurité. Dans leurs propres mots : « La diffusion de ces évènements importants pour notre lutte, tels que le Forum national contre l’industrie minière qui a eu lieu dans la communauté autochtone de Zacualpan en 2015 ou la Mission nationale et internationale d’observation pour le cas Zacualpan, a été décisive pour l’internationalisation de notre lutte et, telle que combinée à plusieurs autres stratégies, à freiner jusqu’à maintenant le projet extractif. Pour Bios Iguana A.C. et le Consejo Indígena por la Defensa del Territorio de Zacualpan, l’appui reçu depuis 2013 de la part du Mouvement M4 " a été essentiel face aux menaces, à la criminalisation, la stigmatisation et la violence tout au long de notre lutte contre le projet minier à ciel ouvert ". » Les actions ont continué d’être lancées selon les besoins. Le 3 mars 2016, nous nous sommes réveillés à l’aube avec la nouvelle extrêmement triste du vil assassinat de notre camarade Berta Cáceres. Nous n’arrivions pas à nous calmer face à la situation de persécution et de criminalisation que vivaient les camarades du Consejo de Organizaciones Populares e Indígenas de Honduras (COPINH). Notre douleur et notre préoccupation n’en sont pas restées là. Notre camarade, Gustavo Castro, qui se trouvait dans la maison de Berta pour donner des ateliers sur les alternatives au modèle extractif, avait également été la cible d’une tentative d’assassinat et était retenu de façon injustifiée au Honduras. À partir de la plateforme du Movimiento M4, en contact direct avec les camarades de l’organisation Otros Mundos A.C. du Chiapas, au Mexique, nous nous sommes rendus disponibles pour diffuser en temps réel les actions et les informations entourant la situation de Gustavo. Nous avions besoin de dire à tout le monde que notre camarade et unique témoin de l’assassinat de Berta ne pouvait pas rester au Honduras, à la merci d’un État qui ne garantissait pas son intégrité physique et psychologique. Nous avons maintenu notre présence tout le mois pendant lequel notre camarade a été retenu dans ce pays en exigeant #SeguridadParaGustavo. Les actions menées ont reçu un grand appui. La communauté internationale est restée attentive à la situation et nous continuons de croire que notre camarade a pu sortir du Honduras grâce à l’appui des personnes, organisations et autorités de partout dans le monde qui ont exprimé leur indignation et leur appui. Jusqu’à aujourd’hui, nous continuons d’exiger #JusticiaParaBerta. Finalement, vers la fin de l’année passée, lorsque le groupe Acción Ecológica a été criminalisé par le gouvernement équatorien[5], nous nous sommes sentis honorés que ses membres puissent compter sur notre plateforme afin de diffuser leur dénonciation à travers le monde et demander la solidarité avec leurs demandes contre l’industrie minière et en défense du peuple Shuar. Du Sud-Est mexicain L’équipe de Otros Mundos A.C./Amigos de la tierra México, basée à San Cristobal de las Casas, au Chiapas, Mexique, possède à la fois son propre département de communication pour la consolidation de son travail de défense du territoire et son espace Alternatos, dédié à la recherche d’alternatives locales au système capitaliste. L’équipe alimente quotidiennement son site Web[6], un portail informatif permettant au grand public, aux organisations sociales et aux communautés en résistance de mieux comprendre les impacts du modèle extractif sur les territoires et de connaître les peuples qui résistent au jour le jour au dépouillement, que ce soit au Mexique ou ailleurs dans le monde. On trouve sur ce site des communiqués, des dénonciations de la part de divers peuples organisés ainsi que plusieurs autres publications d’Otros Mundos en accès libre : des analyses, des vidéos, des enregistrements audio, des fiches informatives, des manuels, des illustrations et des cartes. Les lecteurs et lectrices sont invité.e.s à les télécharger et à les reproduire pour leur utilisation personnelle ou pour le partage. Chez Otros Mundos A.C., nous considérons que la vidéo est un outil particulièrement puissant, comme nous avons pu le voir avec le cas du Frente Popular en Defensa del Soconusco 20 de junio (FPDS), un groupe que nous accompagnons dans sa résistance contre l’industrie minière sur la côte du Chiapas. Lorsque ses membres ont installé un campement en septembre 2016 afin d’exiger la fermeture de la mine Casas Viejas exploitée par El Puntal S.A de C.V., nous avons réalisé une vidéo afin de raconter ce qui s’y passait. En démontrant que les membres du FPDS étaient des hommes et des femmes qui luttaient pacifiquement pour une vie digne et saine, cette vidéo est devenue un outil contre la désinformation et contre les tentatives de criminalisation du mouvement. Le site Web et les réseaux sociaux d’Otros Mundos continuent d’être le principal moyen d’information sur la lutte du FPDS. D’une part, cela lui permet d’avoir un impact médiatique et de compter sur un bon réseau d’alliés en situation d’urgence (harcèlement policier, par exemple). D’autre part, nous constatons qu’il est difficile pour les défenseur.e.s de s’intégrer à la stratégie de communication en prenant une caméra ou en utilisant les réseaux sociaux de leur mouvement lorsqu’il s’agit de personnes adultes qui ne sont pas particulièrement intéressées par la communication, par l’audiovisuel ou par l’Internet. Néanmoins, à travers le matériel produit par l’organisation, nous diffusons leur voix et leur parole qui deviennent ainsi d’importants outils d’accompagnement. Le COPINH prend la parole à la radio communautaire La Voz del Gualcarque Au COPINH[7], la communication populaire, alternative, aux mains des communautés en résistance, a été une arme essentielle pour la lutte de toutes les communautés qui ont été rejointes. Dans plusieurs des communautés qui composent le COPINH, il n’y a pas d’électricité, mais il y a, par contre, une radio dans chaque maison. Dans ce contexte, la radio communautaire a été un élément important de formation politique de la communauté, en partageant les programmes et les productions d’autres radios et médias alternatifs et en créant un espace libre de discussion et d’information, tout en cherchant à s’éloigner des mauvaises pratiques et des travers sensationnalistes et tendancieux des médias corporatifs. La radio a été un instrument de lutte pour la libération des femmes qui y retrouvent un espace d’incidence, de dénonciation et d’expression. Un exemple clair de ce processus est celui de la radio communautaire La Voz del Gualcarque à Río Blanco, Intibucá, au Honduras, qui, entre autres, donne de l’information contre la construction du barrage assassin Agua Zarca. La force que la radio a infusée à la communauté a eu un tel impact que l’entreprise a payé pour monter une radio sur la même fréquence afin de perturber celle de La Voz del Gualcarque. Néanmoins, l’argent sale de ce barrage n’a pu acheter ni le travail communautaire ni la joie des gens d’installer leur antenne, de construire leur local et de s’organiser pour que chacun et chacune, dans la mesure de ses possibilités, puisse participer à la radio de la communauté. Pour toutes ces raisons, la communication populaire continue de se construire et de dénoncer l’assassinat de notre camarade Berta Cáceres, qui a perdu la vie pour avoir encouragé l’organisation et la rébellion du peuple Lenca. Jour après jour, nous constatons à quel point la communication aux mains des mouvements et sous les divers formats adoptés est un outil fondamental pour faire avancer les luttes. En unissant ce moyen à d’autres formes d’organisation, nous pouvons affronter les attaques du capital pour continuer à construire la vie digne que nous méritons de vivre.   Traduction par Amelia Orellana Photo : Campagne du MovimientoM4 dans le cadre de la Journée internationale contre l’exploitation minière à grande échelle, le 22 juillet. Courtoisie du MovimientoM4  
Notes 1 https://mayfirst.org/es/ 2 https://archive.org/ 3 http://movimientom4.org/2013/06/accion-urgente-para-detener-al-consorcio-minero-pena-colorada/ 4 http://movimientom4.org/tag/zacualpan/ 5 http://movimientom4.org/2016/12/accion-urgente-al-gobierno-ecuatoriano-contra-la-doble-caceria-extractivista/ 6 http://www.otrosmundoschiapas.org/ 7 https://copinh.org/ abc

Le canal-école Kallpa TV : Communication populaire dans le Nord de l’Argentine

Qu’est-ce que le wayruro? Le wayruro est une semence à forte teneur mythico-religieuse chez les groupes autochtones aymaras et quechuas, situés dans la zone andine. On croit dans le Sud des Andes qu’en rassemblant ces semences rouge-noir dans un récipient, celles-ci se reproduisent d’elles-mêmes, augmentant dès lors en taille et en quantité… De là vient notre nom, suivant l’idée de nous rassembler, discuter et grandir, à la recherche d’une société dans laquelle les valeurs de solidarité, d’égalité et de justice seraient les axes autour desquels nous nous reproduirions, nous contaminerions, pour ainsi être toujours plus. Les débuts Dès les années 1994, dans la province de Jujuy dans le nord-ouest de l’Argentine, nous, un groupe d’étudiant.e.s de la faculté des sciences humaines et sociales, avons commencé presque sans nous en rendre compte à construire un collectif de communication populaire. Il s’agissait alors d’un modeste outil de communication alternative et populaire dans le contexte de la lutte contre le modèle néolibéral qui gouvernait notre pays. À cette époque, le travail du groupe consistait en la réalisation de modestes enregistrements sur VHS des luttes des travailleurs.euses, en la rédaction d’une revue nommée Wayruro (qui était dans ces années-là publiée de façon trimestrielle), en la réalisation de manuels et documents de travail, en plus de conférences et vidéo forums. La mission de Wayruro, telle que nous l’avions élaborée dans les premiers écrits, « est de promouvoir une société plus juste, à partir de la communication populaire, en mettant de l’avant des pratiques démocratiques, solidaires et organisationnelles, tout en appuyant la mise sur pied, le renforcement et l’articulation des sujets sociaux, étant engagé.e.s dans la recherche d’un monde meilleur, conscient.e.s de ses problèmes et actifs et actives dans la recherche de solutions ». Aujourd’hui, en 2017, Wayruro fête ses 23 ans de travail ininterrompu dans le Nord-Ouest argentin afin de renforcer les organisations de base en utilisant principalement dans son travail la communication populaire comme instrument de sensibilisation, d’éducation, d’expérimentation et de dénonciation. Actuellement, en plus de la production et la réalisation de documentaires (nous en sommes à plus de 200 projets réalisés), nous travaillons à la promotion et à la diffusion et nous coordonnons des dizaines de processus d’empowerment en communication populaire destinés aux organisations sociales. Au cours de ces deux décennies, Wayruro Comunicación Popular (Wayruro Communication populaire) a connu un trajet diversifié qui l’a obligé à réorienter sa trajectoire, en fonction de la conjoncture et des besoins. Dans les premières années, nos diverses tâches et dossiers portaient « sur » des organisations sociales : syndicats et organisations paysannes, de droits humains et de chômeurs.euses, entre autres. Ainsi, notre travail permettait de compiler et de réaliser différentes tâches et travaux (audiovisuels, radiophoniques ou graphiques) au sujet de ces organisations. Vers la fin des années 1990 et les premières années du 21e siècle, nous avons senti que ces efforts ne suffisaient toujours pas. Ainsi, plutôt que de relater nous-mêmes les histoires de ces organisations, c’était les organisations elles-mêmes qui devaient acquérir les outils afin de mettre en place leurs propres récits. C’est ainsi que nous avons décidé de mettre sur pied des ateliers et des formations à partir de techniques d’éducation et de communication populaires, renforçant ainsi les capacités de dizaines d’organisations d’Argentine, d’Amérique latine et même quelques-unes d’Europe. Cette nouvelle étape pour démocratiser notre expérience et nos pratiques fut très importante en termes politiques. Voir des travaux réalisés par des paysan.ne.s, des Autochtones, et des camarades d’organisations de quartier fut très puissant et mobilisateur. Cependant, nous commencions à observer que ces productions, réalisées avec beaucoup d’efforts, voyaient leur chemin obstrué puisqu’il y avait peu de médias et de formes à travers lesquels leurs travaux pouvaient être diffusés. Les publier sur YouTube ou Vimeo et les faire tourner sur les réseaux sociaux représentaient presque les deux seules options possibles, mais il n’y avait presque aucun média engagé dans les problématiques, l’histoire, les luttes et les revendications de ces organisations. De 2008 à 2009, un rassemblement hétérogène de communicateurs et communicatrices populaires – la plupart membres de la Coalition pour une radiodiffusion démocratique (Coalición para una Radiodifusión democrática) – a commencé à discuter, dans des forums et des assemblées, la reformulation de la loi des médias en Argentine, mettant de l’avant la nécessité de reformuler le spectre radioélectrique. Vers la fin 2009, la Loi 26522 des Services de communication audiovisuelle fut adoptée. Dans ce contexte plus que propice, nous avons décidé en tant que collectif de travail en communication de faire un pas de plus et de réfléchir à notre propre moyen de communication qui impliquerait et consoliderait le travail précédemment réalisé. C’est ainsi qu’est née l’idée de Kallpa TV, un canal produit par les organisations sociales, qui se traduirait par une chaîne télévisuelle produisant et diffusant divers contenus. Plus que tout, nous voulions qu’il s’agisse d’un « canal-école », c’est-à-dire un espace de formation afin que les équipes de communication des différentes organisations puissent s’approprier les outils de production audiovisuelle pour la Nouvelle télé en Amérique latine. Un canal qui tente de créer son propre chemin, loin de la logique commerciale des chaînes télévisuelles déjà existantes. Qu’est-ce que le canal-école Kallpa TV? Parler du réseau Kallpa TV, c’est aussi parler d’un rêve, d’une proposition médiatique et pédagogique qui explore les limites de l’éducation populaire, de la communication alternative et des formes de construction de sens dans l’espace public. Il s’agit d’une proposition de formation professionnelle pour les acteurs et actrices des organisations sociales et, par-dessus tout, il s’agit d’une scène d’expérimentation et de débats au sujet de la construction d’une nouvelle communication. L’idée était là, mais comment faire en sorte que ce rêve devienne réalité? Depuis 2004, à travers l’initiative La Imagen del Sur (« L’image du Sud »), festival de cinéma social qui a lieu annuellement dans la ville andalouse de Córdoba, les membres de l’équipe de Wayruro avons établi une relation fraternelle de coopération solidaire et d’échange avec CIC Bata, une organisation andalouse engagée. Lors de la présentation de l’idée du réseau Kallpa TV, l’organisation a rapidement proposé des voies possibles et a suggéré des alternatives pour rendre ce rêve réalité, avec l’appui de la municipalité de Córdoba. Avec Kallpa TV, nous souhaitons faire une télé nouvelle qui n’ait pas de caractéristiques définitives, dans le sens où nous la construisons toujours, et qui se situe dans le domaine populaire aux côtés des organisations de quartier, autochtones, communautaires, paysannes et de droits humains. Nous souhaitons que la chaîne propose un nouveau type de communication qui, s’inspirant de ses courageuses expériences radiophoniques et graphiques antérieures, se projette dans le futur et recherche ainsi son identité propre, différente de celle proposée par la télé commerciale. Kallpa TV aspire à être un média culturel, éducatif, informatif et de divertissement, de qualité, et ce, malgré ses maigres ressources, tout en continuant d’apprendre des multiples expériences antérieures. Kallpa TV ne va pas à l’encontre de la télé commerciale, pas plus qu’elle n’entre en conflit avec d’autres espaces. Plutôt, elle construit son propre chemin, en utilisant les scènes existantes : le Web, qui nous permettra de réaliser une expérience de transmédia afin de créer des liens, ainsi que les réseaux sociaux, avec son univers plus grand que celui du réseau Kallpa. L’idée est de partir à la recherche d’autres espaces et de mettre en relation les organisations, les télés communautaires et les collectifs de travail audiovisuel du pays et de toute l’Amérique latine. Somme toute, Kallpa TV expérimente, apprend et rend accessible des expériences diverses, des luttes et des constructions nées des entrailles de notre vaste territoire, donnant lieu au surgissement de nouvelles relations, dans lesquelles on se raconte nous-mêmes nos propres histoires.   Traduction par Marie Bordeleau Photo : L'équipe de Kallpa TV. Photographie de Wayruro Communicación Popular.abc

Une voix à soi, une parole publique : un droit urgent des femmes

Hypatie d’Alexandrie éleva la voix pour expliquer ses théories. Ses élèves, mâles, l’écoutèrent, fascinés. Une femme savait, une femme avait une voix. L’Obispe Cirile ne le supporta pas, c’était trop. Une femme osait parler en public? Une telle audace mériterait la mort. C’était dans les années 400 av. J.-C. On la traîna et l’écorcha. On la fit taire. La Révolution française ne le permit pas non plus. Lorsque Olympe de Gouges et ses compagnes sortirent de leurs cercles d’intellectuelles féminines afin d’exiger leurs droits en tant que citoyennes, elles devinrent des opposantes politiques et un danger, car elles faisaient entendre leur voix publiquement. La liberté, la fraternité et l’égalité n’étaient pas pour les femmes, et encore moins pour celles qui élevaient la voix. C’était en 1793. On la tua à la guillotine. Les femmes de notre Amérique autochtone souffrirent aussi du même silence. L’ordre d’oublier leur langue maternelle et d’éteindre leur parole révolutionnaire qui fut arrachée avec violence. Micaela Bastidas, stratège militaire péruvienne contre les Espagnols, ne put crier l’horreur de voir ses enfants assassiné.e.s et l’emprisonnement et la torture de son mari, Tupac Amaru. C’était en 1781. Elle fut pendue. Berta Cáceres, leader autochtone lenca du Honduras, défenseure des droits environnementaux et culturels de son peuple, fut assassinée lorsqu’elle éleva sa voix et se fit entendre à travers la planète en plein XXIe siècle. Un féminicide politique. C’est avec deux balles qu’on la fit taire. Je pourrais élaborer une liste interminable de femmes qu’on a fait taire, qui ont dû se cacher sous des pseudonymes masculins ou tout simplement renoncer à leur parole publique en faveur de leurs hommes, leurs supposés compagnons. Nos voix ont été séquestrées Les femmes ont été les créatrices de la parole. Dans les cavernes préhistoriques, elles se retrouvaient autour du feu et essayaient de communiquer avec des signes et des sons. Lorsqu’elles racontaient des histoires dans la chaleur des feux de camp, elles ont assuré la transmission de la culture à l’aube de l’Humanité. Quand les femmes ont-elles été réduites au silence? Quand la richesse de leurs savoirs est-elle restée cloîtrée dans le cercle étroit de leur famille? Existe-t-il un lien avec, justement, l’apparition du patriarcat, du concept de famille, le « famulus », qui, plus qu’un refuge affectueux, est devenu l’asservissement à un propriétaire de leurs vies? Dans le langage populaire, on dit : « la femme parle lorsque les poules pissent ». Et les poules ne pissent jamais. On demande aux jeunes filles de se taire, on leur apprend que parler est le privilège de leurs petits frères. Et même le célèbre poète Pablo Neruda a mis de la poésie à son machisme : « J’aime quand tu te tais, parce que c’est comme si tu étais absente ». Nos voix ont été séquestrées. Mais le silence imposé n’est pas un choix qu’ont fait les femmes. Leur voix libérée prend maintes formes créatives, politiques, acidulées, sucrées, intellectuelles, rebelles, inattendues, mystiques, populaires. Les femmes ont peu à peu pris la parole dans les places publiques, les partis politiques, les syndicats, les organisations et les moyens de communication traditionnels et numériques, tous ceux-ci gérés par les hommes et difficiles d’accès pour nous, les femmes. En 1998, à 50 ans de la Déclaration des droits humains, les femmes ont lancé un slogan : « Sans les droits des femmes, il n’y a pas de droits humains ». Et la communication est un droit fondamental. Par la parole, tu existes. Par la parole, tu te reconnais comme humaine et tu participes dans les décisions de la communauté où tu vis. Pourquoi le droit à la parole publique est-il un droit demandé et exigé par les femmes? On peut cerner plusieurs niveaux dans lesquels le droit à sa propre voix et à la parole publique a été systématiquement enfreint : Dans la vie quotidienne. Les femmes parlent avec leurs familles et voisins sans problèmes apparents. Les thèmes permis sont domestiques, thèmes féminins. Lorsqu’elles interviennent dans d’autres thèmes considérés masculins, même si elles possèdent les connaissances, leur parole n’est pas valorisée de la même manière que celle d’un homme. On appelle cette attitude patriarcale dissimulée le micromachisme. Nous pourrions illustrer d’innombrables exemples de micromachismes subis par nous, les femmes. Dans la vie professionnelle. De la même manière et à moins d’exceptions, la valorisation des connaissances des femmes dans les domaines techniques ou scientifiques est inégale. Il en existe d’innombrables cas dans l’histoire de l’humanité. Rappelons-nous la vie dure de Marie Curie pour être reconnue dans son travail scientifique. À l’époque où nous vivons, cela signifie des salaires inférieurs à ceux des hommes pour un même travail et en ayant les mêmes habiletés. En politique. Comment faire pour ne pas soupçonner que la parole publique des femmes est délaissée à cause du manque de crédibilité de la société – et par les femmes elles-mêmes – envers une leader? Le manque de confiance en son discours et ses propositions se traduit par le peu de femmes qui exercent des postes politiques importants. En juillet 2017, seulement 17 pays avaient des femmes comme chef d’État ou de gouvernement. De ces femmes, 12 sont chefs d’État (7,9 %) et 10 sont chefs de gouvernement (5,2 %). Les exceptions confirment la règle[1]. Toutefois, même si elles ont réussi, elles doivent copier le discours masculin afin d’être reconnues. Dans les médias. Depuis 1995, le Projet mondial de monitorage des médias fait des recherches tous les cinq ans pour analyser la presse écrite dans 130 pays. Les résultats sur la présence et le protagonisme des femmes travailleuses du domaine des communications ont quelque peu augmenté depuis cette date. En 2010, la représentation des femmes dans les médias d’Amérique latine avait atteint 24 %. Mais en 2015, ce pourcentage était le même. De plus, en 2015, seulement 4 % des articles questionnaient les stéréotypes traditionnels de genre, ce qui représente un recul par rapport à 2010 où ce chiffre était de 6 %[2]. Le pouvoir de décision dans les médias continue donc d’être majoritairement entre les mains des hommes. Une enquête de IWMF (2015) signale que 72 % des membres des directions des médias étaient des hommes[3]. Cela exclut les propriétaires, où les inégalités sont colossales. Ces chiffres démontrent la place des femmes dans la presse et reflètent une société inéquitable, discriminatoire et violente. La publicité utilise les femmes et les enfants comme des objets de consommation. Dans les médias traditionnels (radio, presse écrite et télévision) et numériques, c’est la parole masculine qui domine. Il n’est pas nécessaire de consulter des études réalisées sur ce sujet, il suffit de compter combien de femmes sont présentes dans les médias et ce que nous y faisons, par exemple, dans une revue politique ou dans un quotidien national. On serait surpris, surtout si l’on croit que les femmes ne subissent plus aucune discrimination. Une voix à soi et une parole publique Reconnaître l’inégalité envers les femmes ne veut pas dire de se lamenter et se paralyser. Le mouvement féministe a mis en évidence la présence des femmes tout au long de l’histoire en récupérant les noms et œuvres de celles qui ont été socialement réduites au silence. De plus en plus, nous apprenons les noms de scientifiques, d’artistes, de politiciennes qui, tout en ayant été effacées de l’histoire officielle en faveur des hommes de leur entourage, réapparaissent avec leur propre voix et parole publique. Dans les médias, de plus en plus, les femmes prennent les micros ou les caméras, et diffusent leurs idées avec qualité et force. Ce sont des femmes universitaires, mais aussi celles des petits villages et communautés, à travers des médias artisanaux, qui disent leur vérité et exercent leur droit à la parole. Les radios communautaires, autochtones, locales, culturelles et féministes, répandues à travers les Amériques, sont les médias où elles se font le plus écouter. Il est aussi impressionnant de constater le grand nombre de femmes cinéastes et vidéastes qui ont créé de l’art politique en récupérant les histoires de leurs prédécesseures oubliées, des femmes populaires qui ont été les protagonistes des changements, de celles qui autrefois réduites au silence, parlent aujourd’hui haut et fort, rendant compte de leur énorme contribution à l’humanité. Dans le cyberespace, en pleine lutte pour devenir un média technologique de pointe, mais également plus accessible pour tout le monde, on retrouve des centaines de femmes qui, à l’aide de dispositifs variés, s’expriment, créent des messages, font irruption de façon créative. Les sites Web, les blogues, les réseaux sociaux sont pris d’assaut par des femmes qui osent sortir du cercle de la parole quotidienne privée et qui donnent leur opinion, écrivent, débattent d’égal à égales des situations avec leurs collègues masculins. Les femmes se battent pour leurs droits à partir de leur droit fondamental, la communication. Le rapport digital de Sembra Media[4] est très significatif; 40 % des femmes sont fondatrices et directrices de médias numériques natifs en Amérique latine. Elles ont leur mot à dire et utilisent Internet pour le faire sur des thèmes aussi importants que l’économie et la politique, mais surtout, pour rendre compte de la situation des femmes, en dénonçant et en proposant des changements sociaux pour l’égalité des droits et contre la violence. Lorsque la parole publique devient un cri rebelle en faveur de la vie En Amérique latine, des centaines de femmes élèvent leurs voix et crient à tue-tête contre la violence de genre qui les assassine : le féminicide. La plateforme Vivas Nos Queremos – Ni una Menos (Nous nous voulons en vie – Pas une de moins) est un exercice politique du droit à la parole qui questionne, interpelle et dénonce une société misogyne qui considère les femmes et les jeunes filles comme des objets jetables. En Équateur seulement, de janvier à août 2017, il y a eu 103 femmes assassinées[5]. Une femme est tuée toutes les 50 heures. Et c’est sans parler de la violence féminicide qui ne finit pas par l’assassinat, mais qui handicape physiquement et émotionnellement des femmes. Dans les rues, les places publiques, les maisons, les réunions féministes, les médias traditionnels et numériques, la parole des femmes s’élargit afin d’analyser et de dénoncer la montée machiste, l’épidémie mortelle qui hante l’Amérique latine et le monde. Les réseaux sociaux sont un lieu de dénonciation, le haut-parleur des femmes. Le moyen le plus rapide et sécuritaire pour se convoquer et unir les voix. Les mots-clics #VivasNosQueremos, #NiUnaMenos et #RomperElSilencio sont les liens qui renforcent les actions. Edu León décrit la manifestation du 26 novembre 2016 en Équateur : « Les médias passent sous silence ces morts et la société équatorienne voile ces faits, autant publiquement qu’au sein de la famille. C’est pour cela que l’expression des centaines de participantes de la manifestation a reflété l’émotion de pouvoir crier les noms de celles qui ont été réduites au silence. Pour Vanesa, pour Angelina, pour Karina... »[6] Pour nous toutes, qui vivons aujourd’hui et pour celles qui nous remplaceront, les voix rebelles résonnent et exigent, grâce à leur parole publique, un monde de paix et de bonheur pour toutes, un monde où les droits des femmes ne restent pas lettre morte, mais une jouissance permanente qui permet de vivre en parlant à voix haute.   Traduction par Cindy Morán  
Notes 1 ONU Mujeres, en ligne : http://www.unwomen.org/es/what-we-do/leadership-and-political-participation/facts-and-figures 2 Chaher Sandra, en ligne : http://www.comunicarigualdad.com.ar/se-estanca-la-representacion-femenina-en-los-medios/ 3 IWMF, en ligne : http://www.iwmf.org/our-research/global-report/ 4 SembraMedia, en ligne : http://data.sembramedia.org/mujeres-lideres/?lang=es 5 Geografía Crítica, en ligne : https://geografiacriticaecuador.org/2017/08/08/manifiesto-geografico-contra-violencia-hacia-las-mujeres/ 6 León Edu, La barra espaciadora, en ligne : http://labarraespaciadora.com/aqui-y-ahora/quito-grito-vivas-nos-queremos/  abc

Radio Centre-Ville : L’agonie d’une des premières radios communautaires au Québec

Radio Centre-Ville, la radio communautaire et multilingue, a commencé à émettre au début des années 1970 en cinq langues – français, anglais, portugais, grec et espagnol – représentant les différentes communautés culturelles présentes dans le quartier Saint-Louis où elle est née, au centre-ville de Montréal. D’où l’acronyme avec lequel elle s’est fait connaître : Cinq FM. Plus tard, les communautés haïtienne et chinoise se sont jointes. Cependant, ce média créé et soutenu par les communautés qui le forment, vit une grave crise qui met en danger sa survie, du moins sa base communautaire et d’agent de transformation sociale qui l’a caractérisé jusqu’aujourd’hui. Plus de 40 ans de travail collectif à Radio Centre-Ville En 1972, un groupe de personnes à Montréal a commencé à diffuser de façon rudimentaire des informations et des événements du quartier Saint-Louis, d’un point de vue qui n’avait pas d’espace dans les radios commerciales et les grands médias. Compte tenu de la réalité multiculturelle du quartier, la radio est née avec l’esprit d’émettre dans les différentes langues présentes afin que ces communautés puissent participer de façon active dans la création et le développement de la programmation[1]. En 1975, suite à un long processus, Radio Centre-Ville a obtenu une licence du CRTC[2], arrivant en ondes avec une petite puissance qui a augmenté peu à peu, au fil des années. Depuis le 102,3 FM, Radio Centre-Ville est devenue un référent de la diversité et une vraie expérience interculturelle. Pour des communautés qui sont arrivées à Montréal échappant à la dictature et aux conflits armés, l’analyse politique et la diffusion de l’information qui venait de leurs pays d’origine sont devenues des actes de résistance[3]. La radio s’est centrée dès le début dans la diffusion des différentes cultures, tout en informant les membres de chacune des communautés sur l’actualité locale et la culture québécoise et canadienne dans leurs langues maternelles. Radio Centre-Ville est donc devenue un outil d’intégration dans le pays d’accueil pour les nouveaux et nouvelles arrivant.e.s, tout en conservant de façon simultanée leurs cultures d’origine. À cause de la nature de la radio, la gestion de celle-ci a toujours été un défi. Cela a donné lieu à la création d’une structure complexe visant à favoriser la participation de toutes les communautés en respectant l’idiosyncrasie (culturelle, mais aussi politique) de chacun des groupes. De cette façon, la radio a été divisée en sept équipes de production autonomes, selon chacune des communautés linguistiques : francophone, anglophone, hellénique, lusophone, hispanophone, créole et chinoise (cette dernière diffuse en deux langues : mandarin et cantonais). Bien entendu, des gens originaires de différents pays et différents groupes ethniques font partie de ces équipes. D’autres communautés culturelles comme celles de l’Asie du Sud-Est, des régions arabes, des Philippines, de l’Irlande et d’Afrique, ont aussi diffusé sur les ondes de Radio Centre-Ville au cours de ces années. Chaque équipe décide, toujours sur la base des principes de l’organisme, la politique d’information, ainsi que la promesse de réalisation, comment distribuer son temps d’antenne, les contenus et les émissions. Elle choisit aussi ses représentant.e.s, qui assureront le lien avec le conseil d’administration (C.A.)[4]. Les plus de 300 bénévoles qui s’impliquent à Radio Centre-Ville s’intègrent dans chacune des équipes de production selon leurs identifications. Dès le début, un des plus grands défis organisationnels a été la communication entre les différentes équipes. Beaucoup d’initiatives ont été mises en place pour éviter que Radio Centre-Ville ne devienne sept radios différentes. Plus de 40 ans de travail collectif, avec les tensions et conflits habituels dans un contexte marqué par la fragilité financière permanente, mais aussi 40 ans de consensus et de compromis avec les valeurs démocratiques, se voient menacés depuis plus d’un an avec l’arrivée d’intérêts commerciaux opportunistes. Entre la crise économique et la crise démocratique Au cours d’une assemblée générale spéciale tenue le 18 septembre 2016, le C.A. a informé les membres que les finances de l’organisme se trouvaient dans un déficit d’environ 150 000 $, que tou.te.s les employé.e.s avaient été congédié.e.s et que la radio avait de sérieux problèmes pour maintenir ses activités. Au-delà des possibles responsabilités du C.A. dans la gestion de la situation contestable, plusieurs solutions ont été discutées dans cette assemblée et il a été décidé d’augmenter le membership de 50 %. D’autres propositions ont été présentées aux participant.e.s, mais n’ont pas été approuvées. C’est le cas de la proposition de vendre du temps d’antenne à des producteurs indépendants, soit des personnes qui ne font pas partie de la radio ni du milieu communautaire de la zone. C’est à ce moment que le réel conflit entre les membres et l’administration a commencé, en impliquant non seulement des questions au niveau économique, mais aussi liées aux principes démocratiques essentiels de toute organisation communautaire. Peu de temps après la tenue de cette assemblée spéciale, les différentes équipes de production ont commencé à être appelées par le C.A. de façon individuelle afin de négocier le temps d’antenne qui serait coupé pour être vendu à des producteurs indépendants. La réponse des équipes variait d’une à l’autre. Certaines ont accepté des changements dans leur programmation en comprenant qu’il n’y avait rien à faire. D’autres, par contre, comme l’équipe hispanophone, ont fermement refusé les changements invoquant les principes de la radio et le fait que cette option n’a jamais été approuvée par l’assemblée. Après plusieurs semaines, le C.A. a décidé de façon unilatérale de couper l’horaire des équipes et de commencer la vente d’espaces. Les changements dans la programmation ont même mis fin à des émissions qui étaient en ondes depuis des années et qui étaient des références dans les différentes communautés avec un auditoire fidèle. Des équipes, comme l’équipe chinoise, ont perdu l’ensemble de leur programmation, et dans le cas de l’équipe anglophone, elle a perdu près de 90 % de son temps d’antenne. Un processus de résistance à l’imposition de la nouvelle programmation a alors commencé. Les membres ont même dû subir la présence d’un gardien de sécurité engagé par l’administration pour empêcher l’entrée aux studios de ceux et celles qui allaient faire leurs émissions comme d’habitude. En même temps, ils et elles se sont mobilisé.e.s pour demander au C.A. la convocation d’une assemblée spéciale où le seul point à discuter allait être les changements dans la programmation. En vertu des règlements de l’organisme[5], le 4 décembre 2016, l’assemblée a décidé par une large majorité de rejeter la nouvelle programmation et rétablir l’horaire des différentes équipes. La joie des membres suite à cette petite victoire n’a pas duré longtemps. La même nuit, le président du C.A. et directeur par intérim, Wanex Lalanne, a informé les membres à travers un courriel qu’il n’allait pas respecter la décision de l’assemblée parce que des contrats avaient déjà été signés avec des producteurs indépendants. Le contenu de ces contrats, le montant et les conditions des accords n’ont jamais été dévoilés aux membres. Vu la situation, les membres ont commencé à tenir des assemblées d’information et à s’organiser entre les différentes équipes dans le but d’arrêter le virage commercial et antidémocratique de la radio. Dans ce contexte de rejet des principes démocratiques, à moins d’un mois de la fin de l’année 2016, l’assemblée annuelle n’avait pas encore été convoquée. Grâce à l’insistance des membres pour tenir cette assemblée où cinq des six postes du conseil d’administration devaient être en élection, elle a finalement été convoquée le 22 janvier 2017. Malgré de sérieux soupçons de la part de nombreux.ses membres croyant que cette assemblée serait manipulée par le C.A., personne n’aurait pu croire ce qui allait se passer. Des dizaines de personnes de l’extérieur de la radio, qui dans certains cas ne savaient même pas la raison qui les amenait dans ce lieu, ont participé à l’assemblée comme s’il s’agissait de membres en règle. Des faux membres ont donc saboté cet important événement et ont choisi un nouveau conseil d’administration de façon frauduleuse. Depuis, ce C.A. illégitime, dont la présidence est exercée par René Pluviose, dirige et gère l’organisme de façon autoritaire et arbitraire. À ce jour, la plupart des membres disident.e.s ont été suspendu.e.s et écarté.e.s des microphones. Dans le cas de l’équipe hispanophone, toutes ses émissions ont été suspendu.e.s. Depuis des mois, pendant le temps d’antenne que cette équipe occupait avec de l’information alternative et de l’analyse critique, l’auditoire n’écoute maintenant que de la musique. La seule option qui reste aux membres est la voie judiciaire pour reprendre le contrôle de la radio et rétablir les valeurs démocratiques qui caractérisent toute organisation communautaire au Québec. Une crise annoncée Le cas de Radio Centre-Ville n’est pas nouveau. Depuis des années, la radio fait face à des problèmes d’administration et des difficultés économiques. Il s’agit d’une manifestation particulière de ce qui arrive à l’ensemble du milieu des radios communautaires au Québec[6], résultat de la consolidation des politiques néolibérales et des coupures du financement public dans le secteur communautaire. On est bien loin du temps où les radios communautaires de la province avaient un important engagement politique et une vocation de transformation sociale, comme elles avaient au cours des années 1960 et 1970[7]. Dans les dernières années, la vague de professionnalisation des organisations sociales a aussi eu un impact sur les radios communautaires, en adoptant un caractère plus entrepreneurial, un profil plus économique de la communication. Dans les zones urbaines, par exemple, les radios communautaires sont divisées entre le besoin de justifier leur utilité sociale et la lutte pour survivre dans un milieu dominé par les médias privés[8] et la grande concentration médiatique. À Radio Centre-Ville, le conflit entre ces deux différentes visions de la radio communautaire caractérise les frictions internes depuis des années. Face aux difficultés économiques que la radio traverse depuis longtemps, certaines équipes se sont penchées sur une solution plus économique ou marchande. D’autres, notamment l’équipe hispanophone, ont toujours maintenu la posture d’insistance dans les objectifs politiques et sociaux de la radio[9]. Au-delà de ces différentes façons de comprendre la radio ou des propositions pour atteindre la viabilité économique, la crise actuelle est allée trop loin. Toutes les équipes, sauf l’équipe lusophone, se sont unies contre ce qu’elles considèrent comme la commercialisation de Radio Centre-Ville et un mépris absolu des valeurs sur lesquelles elle a été fondée. C’est difficile de savoir en ce moment ce qui va se passer à Radio Centre-Ville. Mais il est certain que les membres poursuivent la lutte pour récupérer le contrôle de l’organisme et que celui-ci puisse continuer à servir les communautés qui donnent du sens à son existence. Le moment arrivé, un autre aspect sera de reconstruire cette radio que les précédentes administrations ont laissé mourir. La croyance profonde des membres dans ce beau projet communautaire, ainsi que la défense du droit à l’information et la démocratisation de la communication, maintient uni.e.s ceux et celles qui ont fait de Radio Centre-Ville un exemple de coexistence interculturelle.   Photo : Rassemblement devant Radio Centre-Ville, 30 mars 2017. Photographie de Frantz André.  
Notes 1 Girard, Bruce. (2001) « Inventing and Experimenting : Radio Centre-Ville ». A Passion for Radio. Radio Waves and Community. Comunica, édition numérique, p. 39-46 2 Conseil de radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, organisme fédéral qui réglemente et surveille la radiodiffusion et les télécommunications 3 Témoignage de Hyman Glustein, un des fondateurs de Radio Centre-Ville. « Les radios communautaires vues par les pionniers », en ligne : http://www.phonotheque.org/Hist-radio-communautaire/Pionniers.html#Radio%20Centre-Ville (page consultée le 7 septembre 2017) 4 Voir http://radiocentreville.com/wp/information/ (page consultée le 7 septembre 2017) 5 L’article 4.3.2 des Règlements généraux de Radio Centre-Ville : « Toute décision prise par le conseil d’administration relativement à un changement dans l’attribution ou la répartition du temps d’antenne cesse d’être en vigueur si elle n’est pas ratifiée par l’assemblée générale qui suit son adoption par le conseil d’administration ». 6 González Castillo, Eduardo (2014). « Community Radio, Politics and Immigration in Québec: the case of Radio Centre-Ville ». International Journal of Communication, no. 8, p. 580–596. 7 Gusse, Isabelle (2007). Diversité et indépen-dance des médias. Les Presses de l’Université de Montréal. 8 González Castillo, op.cit. 9 Idemabc

Féminisme, inégalités sociales et accès à Internet en Bolivie

Nous vivons dans un monde hautement technologique. Nous sommes témoins de la vitesse fulgurante à laquelle les microprocesseurs et les dispositifs de mémoire deviennent de plus en plus performants alors que leurs capacités de calcul, d’analyse de données et de stockage de l’information progressent de manière vertigineuse. C’est sans doute le bon moment de se poser des questions sur la qualité de nos communications, et à cette fin, de s’aventurer sur les terrains marécageux qui entourent la toile des toiles. Un des principes féministes dans le domaine reconnaît l’importance de l’accès à Internet, car il s’agit d’un espace politique et public susceptible de devenir un outil d’émancipation pour les femmes, outil avec lequel nous pouvons travailler pour abolir ce qui réduit nos libertés, contraint notre bien-être et notre sécurité. L’accès à Internet souligne toutefois une grande différence entre ceux qui font partie de cette révolution digitale et ceux qui sont laissés en arrière, un fossé qui éloigne également les femmes les unes des autres. L’indomptable leader minière, Domitila Chungara, faisait déjà ressortir ces différences en 1975 lorsqu’elle a laissé sept enfants à son partenaire, un mineur de la communauté de Siglo XX, pour sortir de Bolivie la première fois de sa vie et se rendre au Mexique pour la première Conférence de l’année internationale de la femme. Avec une grande lucidité et à contre-courant du féminisme de l’époque, Domitila soutenait que les femmes ne seraient pas égales entre elles, malgré leur condition commune, tant que ne seront pas abordées les causes structurelles qui condamnent une partie d’entre nous à vivre dans des situations d’exploitation et d’oppression. Pour elle, la lutte des femmes ne pouvait être qu’en opposition au système de domination économique, politique et culturelle des peuples qui perpétue ces inégalités[1]. Un coup d’œil aux inégalités dans le domaine des TIC Nos télécommunications sont indubitablement influencées par le système capitaliste générateur d’injustices auquel Domitila faisait référence; en Bolivie, bien que l’on n’en parle pas beaucoup, cette situation est une réalité. Voyons, à grands traits, certaines des différences chez les jeunes s’agissant de l’accès à Internet. Tant les jeunes qui vivent dans des quartiers périphériques que ceux des zones résidentielles accèdent à Internet surtout par des connexions de téléphonie mobile[2]. Néanmoins, les règles du libre marché permettent à celui qui peut payer davantage d’avoir accès à une connexion plus rapide et sans limites de capacité de téléchargement. Les jeunes des classes aisées possèdent en plus un abonnement mensuel à Internet chez eux, où le Wi-Fi ne leur fait jamais défaut. Ce type de connexions n’est pas disponible dans les zones périurbaines. Jusqu’à tout récemment, les jeunes des périphéries pouvaient aller dans les cybercafés pour remplacer le manque d’accès chez eux, mais ces derniers ont perdu en popularité avec la baisse de prix des téléphones portables. D’une façon ou d’une autre, une fois assuré le mode d’accès, le profil socioéconomique nous dira combien de temps les jeunes peuvent rester en ligne. On dit qu’en moyenne, ils se connectent entre 4 et 5 heures par semaine[3]. Certains de ces jeunes auront plus de temps libre et pourront se connecter plus longtemps, tandis que d’autres devront combiner leurs études avec un travail ou des tâches domestiques, parcourir de longues distances en transports publics pour se rendre à l’école ou au travail, ou encore n’auront les moyens d’acheter que peu de mégas – ce sont ceux qui se connecteront moins longtemps. D’autres facteurs entrent en jeu au moment d’aborder le thème de la connectivité, par exemple la barrière linguistique pour accéder à davantage de contenu ou la possibilité d’avoir un ordinateur personnel pour se connecter. Mais le leitmotiv n’est autre que la marchandisation de nos connexions dans un contexte dans lequel des groupes déjà exclus sont défavorisés, et où d’autres groupes sont favorisés à travers un cercle vicieux qui perpétue leur position privilégiée dans la société. En plus de toutes ces différences qui déterminent l’accès, les femmes font face à une barrière supplémentaire : le harcèlement. Dans un contexte marqué par la violence de genre et le contrôle des espaces publics par les hommes, il est très fréquent de voir que l’on attend des jeunes femmes qu’elles révèlent leurs mots de passe à leur partenaire comme gage de « confiance » et « d’amour », ou à leurs parents ou frères comme preuve qu’elles ne font « rien de mal ». Il ne faut pas oublier le harcèlement que subissent les femmes qui essayent de participer activement dans les espaces virtuels, et toutes les autres formes que peut prendre la violence de genre sur Internet. Un lien avec la domination culturelle Le système d’oppression auquel faisait référence Domitila s’est enraciné dans nos sociétés latino-américaines en partie grâce à la pénétration culturelle canalisée par Internet. Cette domination culturelle perpétue les relations actuelles de pouvoir et nous empêche de rompre les structures communicationnelles au cœur même de la toile. Il suffit de jeter un œil au cas de la corporation de communication virtuelle la plus ancrée dans le pays, Facebook. Avec une forte présence en Amérique latine, Facebook n’a pas besoin de payer des traducteurs pour offrir son service dans des langues originaires. En Bolivie du moins, le travail s’est fait bénévolement et avec l’excuse de favoriser l’estime de soi et l’identité culturelle linguistique de beaucoup de jeunes Aymara[4]. Ici, la domination culturelle se reflète dans la décision spontanée d’adapter à notre contexte un outil conçu par un groupe de personnes totalement étrangères, qui conçoivent les relations personnelles et les communications de façon très différente, avec une cosmovision et des cosmogonies diamétralement opposées aux nôtres. Au-delà de l’anecdote, quelque chose ne va pas dans la conception des opportunités émancipatrices d’Internet si la meilleure chose que nous puissions imaginer est celle de contribuer à enrichir un millionnaire plutôt que d’adopter une approche plus critique de notre réalité et produire des contenus qui s’ajustent aux besoins de notre région, et particulièrement à ceux des jeunes femmes. Par exemple, il n’existe pas d’information en langue aymara sur la manière de pratiquer un avortement de façon sécuritaire, alors que la Bolivie a l’un des taux les plus hauts de grossesses adolescentes et que le nombre d’avortements pratiqués dans de mauvaises conditions est en rapide augmentation[5]. Les technologies de l’information et de la communication (TIC) : peuvent-elles contribuer à un monde plus égalitaire? Il y a 90 ans, quand on a demandé à Virginia Woolf de quoi les femmes avaient besoin pour être écoutées, sa réponse a été ferme : « Nous avons besoin de notre propre chambre et argent ». Virginia, avec une sensibilité admirable, a fait une analyse de la condition de la femme à cette époque, non seulement selon le genre, mais aussi selon la classe[6]. Cette analyse est aujourd’hui tout aussi fondamentale pour comprendre pourquoi les femmes sont marginalisées dans l’usage et la production des TIC : l’indépendance intellectuelle et la capacité de création dépendent d’outils matériels et il se trouve qu’aujourd’hui, une grande partie des femmes sont pauvres. Il y a un parallèle intéressant entre l’idée de la chambre à soi et le fait, pas nécessairement d’avoir un ordinateur à soi, mais bien de pouvoir disposer d’un système opérationnel à usage personnel. Tandis que nous, les utilisatrices d’Internet intéressées par la sécurité numérique, ne concevons pas l’idée de partager notre ordinateur personnel avec n’importe qui, entre autres parce que c’est là que nous gardons nos clés privées PGP (logiciel de chiffrement cryptographique), d’autres femmes, en plus d’avoir un accès limité à Internet, y accèdent dans un contexte d’intimidation et d’insécurité numérique. L’apparition des TIC semble pouvoir réduire ces grandes différences sociales, d’une part parce qu’une infinité d’informations est mise à notre portée, de l’autre, parce qu’elles nous donnent la possibilité de créer des liens avec d’autres mondes qui nous permettront peut-être d’avoir une incidence sur notre propre environnement. Pour que ceci soit possible, un long chemin reste à parcourir. Il est par exemple crucial de rendre visibles davantage de femmes et leur donner la parole pour mieux connaître leurs points de vue et besoins. Il est indispensable de connaître les réalités de ces femmes se trouvant dans des situations de vulnérabilité, pas tant pour inclure leurs positions dans nos discours, mais bien pour trouver des moyens de les soutenir dans leur processus d’émancipation et ultimement d’indépendance intellectuelle. « Un Internet féministe est l’extension, le reflet et la continuation de nos mouvements et de notre résistance dans d’autres espaces publics et privés »[7]. En tant que femmes utilisatrices d’Internet, avec des connexions stables et de qualité, avec des ordinateurs personnels, avec une connaissance d’autres langues que la langue maternelle, avec des revenus qui nous permettent de vivre avec une certaine tranquillité, avec la capacité de voyager dans d’autres pays, conscientes de l’importance de notre vie privée et disposées à défendre nos droits, nous sommes confrontées au grand défi de rendre nos mouvements de résistance plus ouverts et inclusifs. Car, comme disait Madeleine Albright : « Il existe un endroit précis en enfer pour les femmes qui ne s’entraident pas ».   Traduction par Maeva Devoto Illustration de Jenny Galewski, 2017  
Notes 1 http://www.psicosocial.net/grupo-accion-comunitaria/centro-de-documentacion-gac/aprender-de-la-voz-de-los-supervivientes/641-si-me-permiten-hablar-testimonio-de-domitila-una-mujer-de-las-minas-de-bolivia/file (p. 166) 2 http://www.la-razon.com/index.php?_url=/sociedad/Ciencia_tecnologia/Bolivia-conexiones-internet-smartphone-ADSL-redes_0_2559344092.html 3 http://www.ticbolivia.net/index.php?option=com_content&view=article&id=4623:los-jovenes-pasan-entre-4-y-5-horas-conectados-al-internet&catid=52&Itemid=229 4 https://elpais.com/cultura/2015/09/14/actualidad/1442238444_785933.html 5 http://www.eluniverso.com/noticias/2013/06/23/nota/1060956/ocurren-115-abortos-dia-bolivia-segun-investigacion 6 http://www.scielo.cl/pdf/universum/v25n1/art_05.pdf 7 http://feministinternet.net/abc