Catégorie : 2021

Dix ans après le coup d’État, le Honduras forcé à migrer

La population de l’Amérique du Nord ne sait souvent pas comment interpréter la situation sociale et politique tendue du Honduras, un pays sous l’emprise des États-Unis et du Canada. Pourquoi tant de manifestations de milliers de personnes, presque sans interruption, au cours des dix dernières années? Et pourquoi les gens se voient-ils forcés de partir massivement dans des « caravanes » à travers le Guatemala et le Mexique, vers ce Nord coupable? Il n’y a pas de réponses simples à ces questions et il n’est pas honnête de répéter le cliché selon lequel les gens fuient l’extorsion et la violence générées par les maras, ces gangs dont le fonctionnement est administré par des policiers et des politiciens sans scrupules engagés dans diverses formes de crime organisé. En juin 2019, j’ai participé à une marche à Montréal en solidarité avec les 69 millions de personnes dans le monde qui, pour diverses raisons, ont comme moi été déracinées. Ces causes comprennent la violence armée, l’extrême pauvreté et l’inégalité – qui sont elles aussi des formes extrêmes de violence –, de même que le crime organisé, dont la corruption fait partie. Et la source de tout cela, c’est l’impunité. L’activité était organisée par Développement et Paix en collaboration avec d’autres acteurs locaux. À la fin du trajet, j’ai livré un témoignage de mon histoire d’exil politique au Canada, et d’autres ont fait de même. Dans la plupart des cas, nous avons convenu que « migrer » n’était pas un choix que nous avons fait de gaieté de cœur, mais une décision prise sous la pression de circonstances difficiles ou tragiques. Je suis arrivé au Canada il y a un peu plus de trois ans, après avoir survécu à deux attaques à main armée en mai 2016 à Tegucigalpa, la capitale du Honduras [2]. Le 20 juillet de la même année, j’ai demandé l’asile à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, parce que j’estimais que continuer à vivre au Honduras signifiait courir le risque réel de mourir. Depuis le coup d’État de juin 2009 dirigé par les États-Unis et soutenu par le gouvernement du Canada (alors dirigé par Stephen Harper), le Honduras n’a pas amélioré son sombre bilan en matière de violations des droits humains. Loin de là. En 2016, la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) a décrit le Honduras comme l’un des pays le plus dangereux pour les défenseur.e.s des droits humains [3]; c’est également l’un des plus dangereux au monde où exercer le métier de journaliste. Soixante-dix-neuf personnes dont la profession est reliée aux médias, incluant des journalistes, des animateurs de radio et de télévision, des photographes, des cameramen et des propriétaires de médias, ont perdu la vie entre octobre 2001 et septembre 2019; 91 % de ces crimes demeurent impunis, faute d’enquêtes menées de manière crédible [4]. Le Honduras se classe actuellement au huitième rang des pays du monde pour le nombre de demandeurs d’asile, devançant des pays en guerre. Un coup d’État perpétré par des forces multinationales Le coup d’État de 2009 est un des éléments centraux à prendre en compte pour amorcer toute réponse à propos du Honduras, où la population exige actuellement l’expulsion du président imposteur Juan Orlando Hernández, principal bénéficiaire de la destruction de l’État de droit et des violences qui en résultent. Les attaques à mon encontre viennent d’un amalgame de facteurs systémiques et d’acteurs corrompus, y compris des fonctionnaires, des policiers, des militaires et des investisseurs privés qui sont unis en marge de la loi. Ces acteurs qui financent et commandent la mort de personnes à l’aide du capital international se sont assuré de la complicité du pouvoir local et de l’impunité absolue. Ils contrôlent tout, grâce à des ressources sales et avec le pouvoir des armes officielles. Le cas de Berta Cáceres, la leader autochtone la plus emblématique du pays, est une des victimes de ce système et de ses acteurs corrompus. Elle a été assassinée par la société de production d’électricité Desarrollos Energéticos (DESA), une société bénéficiant du soutien de l’armée nationale, d’une banque associée au blanchiment d’argent provenant du crime organisé et à la corruption, d’une banque centraméricaine et de deux banques européennes n’ayant aucun scrupule à investir dans des projets soi-disant « verts » [5], c’est-à-dire des mines à ciel ouvert, des barrages hydroélectriques et des parcs photovoltaïques, sans consultation préalable de la population. En 2015, on estimait que plus de 70 % du territoire national avait été octroyé en concessions minières [6]. Berta dédiait sa vie à stopper ce modèle destructeur. Au moment de la publication de cet article, les auteurs intellectuels du crime contre Berta – la famille Atala Zablah ainsi que la famille du gouvernement, identifiées par la famille Cáceres – n’ont toujours pas été jugés. Et dans mon cas, l’État n’a toujours pas détenu ni identifié les responsables des attaques, exposant ma famille au risque total. Je dois dire sans détour que le coup d’État de 2009 a été perpétré par des forces multinationales, afin d’imposer un mode de production du capital basé sur l’extraction de minéraux et l’invasion de territoires ancestraux. Il s’agit d’un modèle d’exploitation de la main-d’œuvre dans de grands parcs industriels, un modèle qui impose des monocultures agro-industrielles et qui, en outre, permet qu’opèrent le crime organisé et la violence militaire et paramilitaire. Le Canada est complice de ce type d’entreprises qui opèrent dans un pays vulnérable, comme le Honduras. La mine d’Azacualpa à San Andrés, Copán, est en ce moment l’exemple le plus dévastateur des investissements canadiens au Honduras [7]. Émigration massive Comme résultat de ce mélange de facteurs brutaux, le Honduras connaît en ce moment la cinquième vague d’émigration forcée la plus visible de son histoire, un exode que le Nord ne peut ignorer. La première vague a été provoquée par la guerre imposée par les États-Unis contre les mouvements de libération du Guatemala, du Salvador et du Nicaragua entre 1979 et 1989, pendant laquelle le territoire hondurien a été utilisé pour entraîner et mobiliser les troupes qui épaulaient les interventions états-uniennes dans la région, et réprimer la dissidence sociale et politique au nom de l’anticommunisme. Des mines antipersonnel ont également été semées à la frontière sud-est du pays. Dix ans plus tard, en 1998, l’ouragan Mitch a dévasté le Honduras et le Salvador, forçant plus de 300 000 personnes à quitter le pays. Vingt ans plus tard, l’ouragan du coup d’État de 2009, suivi de la fraude électorale en 2013 et 2017, a ruiné l’espoir d’un changement démocratique et a chassé des centaines de milliers de personnes au cours des deux dernières années. Les causes de ces cinq vagues d’émigration forcée ont changé de visage, mais sont demeurées tout aussi douloureuses, tant à l’heure du départ qu’en route et à l’arrivée. Les paysan.ne.s de la première vague de migration, sur leur chemin jusqu’à la frontière du Mexique, puis aux États-Unis et au Canada, ont souffert en raison des mines antipersonnel posées à la frontière entre le Honduras et le Nicaragua par Elliot Abrams et ses acolytes; plus tard, des femmes au chômage, puis des professionnel.le.s de tout acabit, ont emprunté le même chemin, étranglé.e.s par la violence de la pauvreté; ce furent ensuite des milliers d’enfants non accompagné.e.s et, depuis avril 2018, des familles entières fuient le pays, cherchant à se mettre à l’abri. Elles fuient vers les pays qui sont à la source de leurs problèmes. La situation aujourd’hui Malgré l’appel de l’Organisation des États américains en faveur de la tenue d’un nouveau scrutin après les élections controversées de 2017 [8], les États-Unis ont immédiatement reconnu Juan Orlando Hernández, dont la corruption et les violations des droits humains sont flagrantes. Et le Canada a suivi cette logique américaine de reconnaissance d’un régime illégitime. Dans ce contexte, les États-Unis et le Canada appuient un régime d’appauvrissement et de violence, un régime lié au crime organisé, tel que cela a été documenté par le pouvoir judiciaire américain lui-même, qui a ouvert des procès pour trafic de drogue à grande échelle contre le frère de l’usurpateur de la présidence hondurienne, M. Juan Antonio Hernández alias « Tony Hernández », reconnu coupable en octobre 2019 par la Cour du District sud de New York. L’ancien président Rafael Callejas et le fils de l’ancien président Porfirio Lobo sont en attente de jugement. Et la liste continue... On pourrait s’attendre à ce que des accusations soient portées contre Lobo lui-même et contre Juan Orlando Hernández. Environ 75 % de la population hondurienne est appauvrie, sans revenu décent, sans terre, sans accès à l’éducation gratuite, sans eau potable, sans accès à la santé publique. C’est aujourd’hui le pays le plus inégalitaire d’Amérique latine. C’est pourquoi il y a des caravanes qui traversent le Mexique. C’est pourquoi ont eu lieu ces derniers mois de grandes manifestations à l’intérieur du pays pour exiger la démission de Juan Orlando Hernández, dont le nom a été mentionné à plusieurs reprises durant le procès contre son frère [9], en qualité de complice dans le narcotrafic à grande échelle. Face à ces faits, ma décision en tant qu’exilé pour des raisons politiques est de dénoncer les voleurs de l’espoir collectif du peuple hondurien, qui nous ont contraints à partir – souvent de façon irrégulière et en prenant d’énormes risques – à destination de l’Europe, de l’Australie et de plusieurs pays des Amériques, dont le Canada, pays qui profitent tous d’une manière ou d’une autre des vulnérabilités exposées plus haut. Dans ce contexte, nous ne pouvons souscrire à cette rhétorique raciste qui construit des murs et militarise les frontières, transformant un problème social et humain comme la migration forcée en problème de sécurité nationale, auquel on s’attaque en recourant à des armes de guerre et des fondamentalismes fascistes. Une rhétorique qui semble promouvoir la réélection de suprémacistes dans les gouvernements du Nord enrichi... De plus, ceux et celles d’entre nous qui sommes venu.e.s d’ailleurs ne devons pas accepter, dans nos pays d’origine, le cynisme d’un discours officiel qui criminalise les migrant.e.s (et leurs allié.e.s et défenseur.e.s), tout en profitant de l’argent qu’ils et elles envoient à leurs proches. Ce sont huit milliards de dollars par an que rapportent au Honduras les envois de fonds de la diaspora, ce qui représente des avantages économiques pour le gouvernement et le secteur privé; ceux-ci se nourrissent de la souffrance d’hommes et de femmes qui, en grande majorité, sont sans papiers. Nous sommes confrontés à un capitalisme sauvage qui considère les gens comme un produit d’exportation. Un produit humain bon marché. Du pur esclavage. Canada : partie du problème, partie de la solution Si le Canada fait partie du problème, disons aujourd’hui qu’il doit faire partie de la solution. Premièrement, en ne reproduisant pas cette fausse sensiblerie médiatique qui occulte les causes de la vague migratoire actuelle et les motifs des manifestations populaires contre la dictature du crime organisé. Assez de manipulation sentimentale : rejetons ce récit qui met de l’avant des femmes et des enfants migrant.e.s pleurant, ou encore parlant d’une espérance éthérée, ce discours qui suscite de la sympathie, mais qui ne propose pas de changements et qui ne parle pas des causes de ces souffrances. Nous voulons plutôt que le Canada analyse les causes systémiques de cet exode dont il est en partie responsable. Nous ne voulons plus de larmes ou de messages d’espoir, nous voulons des actions concrètes et, pour cela, le Canada doit d’abord agir en cohérence avec ses obligations en matière de respect des droits humains. Nous ne voulons pas non plus qu’Affaires mondiales Canada véhicule ici l’image trompeuse du Canada comme un pays qui respecte les droits humains en Amérique centrale alors que là-bas, il appuie la dictature hondurienne via sa rhétorique politique et idéologique, par des pressions nationales et internationales, de même qu’à travers des investissements dans les secteurs minier, immobilier, touristique et industriel. Ce double jeu est inacceptable. Nous ne pouvons tolérer cette hypocrisie qui place la migration dans le domaine de la défense nationale ou de la sécurité intérieure et qui, en même temps, en profite et exploite la force de travail des migrant.e.s, faisant fi des conventions internationales en matière de travail. « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais »... Canada, c’est assez! Nous ne pouvons plus tolérer que le déguisement et la tromperie deviennent la norme de notre politique étrangère. Cela fait de nous des complices. Et nous ne voulons pas être complices. Les gens continueront de fuir leur foyer à la recherche d’une vie meilleure pour eux et leurs enfants. Le Canada doit les accueillir à bras ouverts. Dans une lettre adressée au premier ministre Trudeau, le 20 décembre 2018, concernant la situation des migrant.e.s du Honduras et d’ailleurs en Amérique centrale, Serge Langlois de Développement et Paix fait les propositions suivantes : « À court terme, il est […] urgent que le gouvernement du Canada exerce son leadership dans la région, en collaborant avec ses homologues américains et mexicains pour assurer la protection des personnes migrantes qui en font la demande. Ensemble, ces alliés ne doivent tolérer aucune violation à la dignité ou aux droits des personnes migrantes tels que garantis par la Convention de Genève de 1951. [...] Le Canada doit condamner les mesures politiques et économiques répressives qui affectent ces populations et défendre les fondements démocratiques et les droits fondamentaux qui permettent aux gens de vivre dans la dignité... » [10]. En tant que Hondurien, je souscris à ces propositions et j’ajoute que le Canada doit cesser d’appuyer la dictature hondurienne et ouvrir ses tribunaux nationaux comme espace de dénonciation pour les victimes des activités minières, agro-industrielles et touristiques au Honduras, afin d’offrir réparation aux victimes et fermer définitivement la porte à l’impunité qui humilie mon peuple. Accompagner les caravanes En conclusion, si nous voulons vraiment résoudre la crise migratoire causée par la violence du crime organisé qui contrôle l’État, nous devons identifier, dénoncer et changer les facteurs qui poussent des populations entières à l’exil. Pour ce faire, nous devons suivre les caravanes et, avec elles, faire le chemin vers le Nord, où les causes profondes de l’injustice sociale et de la violence systémique prennent racine. Nous devons aussi accompagner la lutte du peuple hondurien pour changer l’État, qui commence par l’expulsion des criminels qui usurpent les institutions gouvernementales. « Si les corrompus partent, nous rentrons », crient en chœur les migrant.e.s dans les caravanes. Et moi-même, je commencerais à préparer mon retour.   Encadré Impunité et exclusion sociale au Honduras Dans son rapport du 3 octobre 2019, la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) a constaté l’existence d’une impunité structurelle au Honduras. En ce qui concerne les crimes contre la population en général, 9 crimes sur 10 restent impunis; en ce qui concerne les crimes contre les défenseur·e.s des droits humains, 97 % demeurent impunis. Dans le cas des crimes commis par des agents de l’État et des membres des forces de sécurité publique, l’impunité est quasi absolue. En somme, la police et l’armée agissent en toute impunité contre la population. Au Honduras, la pauvreté touche plus de 70 % de la population. Plus de 100 000 par an fuient le Honduras, soit plus de 300 personnes par jour.     Photographie: courtoisie.  Traduction : Myriam Cloutier, avec la collaboration de Joëlle Gauvin-Racine   
Notes  [1] Ce texte est le fruit d’une collaboration entre Caminando et le Journal des Alternatives. Il a également été publié dans l’édition de novembre 2019 du Journal des Alternatives : https://journal.alternatives.ca/Dix-ans-apres-le-coup-d-Etat-le-Honduras-force-a-migrer [2] Reporters sans frontières (2016). « Honduras : le journaliste Félix Molina échappe miraculeusement à une tentative d’assassinat », 3 mai, en ligne : https://rsf.org/fr/actualites/honduras-le-journaliste-felix-molina-echappe-miraculeusement-une-tentative-dassassinat [3] Rivero, Maria Isabel (2016). « Honduras, uno de los países más peligrosos para los defensores de derechos humanos – Advierten expertos ». OEA, 19 août, en ligne : http://www.oas.org/es/cidh/prensa/comunicados/2016/118.asp [4] RFI (2019). « Honduras: asesinato de un periodista, el 79º desde 2001 », 1er septembre, en ligne : http://www.rfi.fr/es/americas/20190901-honduras-otro-asesinato-de-un-periodista-el-79-desde-2001 [5] Tiempo digital (2016). « Madre de Berta Cáceres envía carta a organismos que financiaron Agua Zarca », 22 octobre, en ligne : https://tiempo.hn/berta-caceres-agua-zarca/ [6] https://www.ocmal.org/honduras-mas-del-70-de-su-territorio-podria-estar-sujeto-a-concesion-de-la-actividad-minera/ [7] OXFAM (2017). Territorios en riesgo. Mineria, tierra y agua en Honduras, en ligne : https://cng-cdn.oxfam.org/honduras.oxfam.org/s3fs-public/file_attachments/Territorios%20en%20Riesgo%20-%20Miner%C3%ADa,%20tierra%20y%20agua%20en%20Honduras.pdf [8] OEA (2017). « Comunicado de la Secretaría General de la OEA respecto a las recientes elecciones presidenciales en Honduras », 6 décembre, en ligne : https://www.oas.org/es/centro_noticias/comunicado_prensa.asp?sCodigo=C-090/17 [9] « Tony » Hernandez, frère du président du Honduras, a été reconnu coupable de trafic de cocaïne le 18 octobre 2019. En ligne : http://www.rfi.fr/ameriques/20191019-frere-president-honduras-reconnu-coupable-trafic-drogue-tony-hernandez [10] Langlois, Serge (2018). Lettre à Justin Trudeau, Développement et Paix, 20 décembre, en ligne : https://www.devp.org/sites/www.devp.org/files/IMCE/files/articles/lettre_pmtrudeau_migrationcaravan-fr.pdfabc

Éditorial – Femmes, pandémie et luttes pour le territoire

[vc_row][vc_column width="3/6"][vc_column_text]Depuis l’avènement de la COVID-19, les risques encourus par quiconque ose placer les biomes et la dignité avant le profit sont encore augmentés. Au « Sud » comme au « Nord », pour certaines femmes, le décret de directives sanitaires s’est avéré absurde, tant la gestion des mesures a été déficiente et l’aide qui les accompagne a été inégalement répartie. La négligence étatique met certaines communautés à grand risque de mourir dans l’indifférence la plus totale, au sein de ces zones dites de « sacrifice ». C’est souvent à partir de ces lieux, où l’aide n’est jamais arrivée, que nous parlent les femmes protagonistes des articles qui suivent. Dans ce numéro de Caminando, ce sont des femmes défenseures et protectrices de la vie, de l’eau, de la nature, des communautés, des territoires, qui prennent la parole et racontent les multiples visages de leurs luttes. Exclusion, marginalisation, criminalisation, paupérisation, stigmatisation, violences genrées, sont les synonymes qu’elles collent à ce que nous appelons « pandémie ». Et si pour les colons du Nord, la pandémie a mis à jour le manque de solidarité et de partage qui a fait en sorte que les plus démuni·e·s sont resté·e·s dans les rues lorsqu’on chauffait des commerces et bureaux vides, ce ne fut pas le cas parmi les réseaux des défenseures des territoires. Le confinement forcé n’a pas brisé les liens et l’organisation bienveillante des femmes, incluant les femmes autochtones et migrantes. Les pages qui suivent dévoilent la façon dont ces femmes, mères, paysannes, guérisseuses ont fait appel à de multiples savoirs ancestraux pour protéger les leurs et leur territoire. Car l’injustice immonde qui suinte du creusement des inégalités a aussi une contrepartie. Voici une invitation à explorer le féminisme décolonial, et à découvrir les récits de résilience, la résurgence des cosmovisions, le renforcement des mouvements de souveraineté territoriale, la création d’une solidarité élargie entre les peuples qui luttent pour la survie de toutes les formes de vie, humaine et non-humaine. Les textes de cette œuvre collective ont été traduits et révisés avec l’intention de laisser transparaître le plus possible la culture et l’expérience des femmes collaboratrices. À l’instar de l’image de la page couverture, notre intention était de les suivre, comme complices, pour transmettre leur message avec transparence, et pouvoir ainsi s’éduquer humblement à partir de leur positionnement. Grâce à nos nombreux partenaires, la revue Caminando continue son élan de développement et touche un lectorat de plus en plus large. Nous remercions toutes les équipes, indispensables et généreuses, qui ont collaboré à concrétiser ce numéro : le comité éditorial, les traducteurs·trices, les réviseur·e·s, les artistes, l’équipe des actions urgentes et du projet migration du CDHAL, et bien sûr, les femmes défenseures elles-mêmes. Bonne lecture, Giulietta Di Mambro et Marie-Ève Marleau[/vc_column_text][vc_empty_space][vc_column_text]Crédit illustration de couverture : Leplesh[/vc_column_text][/vc_column][vc_column width="1/6" css=".vc_custom_1645557528558{padding-left: 20px !important;}"][/vc_column][vc_column width="2/6"][vc_column_text]

Table des matières

Éditorial | Giulietta Di Mambro et Marie-Eve Marleau Les territoires en temps de pandémie : entre ressources et sources de savoirs | Mélisande Séguin Dialogue en défense de la Terre-Mère et de la vie : « Le combat continuera, grâce à nous, grâce aux femmes » | Audrey-Ann Allen, Maïra de Roussan, Alexandre Maheux-Diaz, Rosa Lima Peralta et Giulietta Di Mambro Découdre la crise, tisser le futur : impacts de la COVID-19 sur la vie et les luttes des défenseures mésoaméricaines des droits humains | IM-Defensoras La Hija del Pueblo | Cecilia Muriel Entrevue avec Milena Florez, présidente du Mouvement Ríos Vivos et leadeuse de AMARÚ | Natalia Perez Guérir et rêver en communauté | Entretien avec Luz Marina Escué, par Diana Potes Le peuple ne se rendra pas, carajo ! | Entrevue avec Miyela Riascos, par Jessica Ramos G. avec la collaboration de Martha Lucia Gomez Territoires, pandémie et féminismes à l’heure de la décolonisation | Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC) Ya no mas violencia | Eiling González Jimenez Les femmes autochtones du Brésil mobilisent leur force ancestrale dans la lutte pour leurs droits face à la crise de la COVID-19 | Christiane Julião Pankararu, Rosa Lima Peralta et Maïra de Roussan Réflexions d’une guerrière autochtone de l’Amazonie brésilienne sur la pandémie de COVID-19 | Entrevue avec Maria Leonice Tupari, par Kelly Russo et Rosa Lima Peralta La lutte radicale des femmes paysannes pour la vie : « Semer la résistance, contre la faim et la violence » | Entrevue avec Kelli Mafort, par Rosa Lima Peralta et Wanda Minnig, Stéphanie Doucet, Caio Santiago, Arthur Griot, Audrey-Ann Allen et Amanda Anderson de l’équipe des actions urgentes du CDHAL Kikilla | Mariela Condo Elsa Merma Ccahua : porte-parole des Andes péruviennes face à l’extractivisme et l’invisibilisation | Pamela Moya Carrera Préserver la vie dans le bassin de Puinahua : les femmes Kukama Kukamiria face à la COVID-19 dans un contexte d’exploitation pétrolière | Roxana Vergara Rodríguez rivièrerécit | Katherena Vermette Femmes pour l’eau : la résistance d’une lutte vitale | Carolina Maldonado Pinto, Cristina Ruiz Montegro, Lorena Donaire Cataldo, Maximiliano Cortés Oyanedel et Pamela Díaz Márquez La révolte d’hier nous a préparées pour celle d’aujourd’hui | Constanza C. et Stefanía V. du Comité Socioambiental de la Coordinadora Feminista 8M Le care ou la culture de la sollicitude à travers les Amériques : luttes écoféministes au Québec et au Chili | Gabriel Poisson et Isabel Orellana Chanson pour les 40 ans de Caminando | Joëlle Gauvin-Racine, Dominic Bienvenue et Giulietta Di Mambro Femmes sans statut en lutte pour la régularisation et la dignité | Comité de femmes de l’Association des travailleurs et travailleuses temporaires d’agences de placement (ATTAP) Les femmes Anishnabe répondent à l’appel de l’Odinewin | Entrevue avec Shannon Chief, par Giulietta Di Mambro, en collaboration avec Heather Shantz[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]abc

Éditorial

En ces temps sans précédent historique, qui mettent à dure épreuve les corps, les âmes, et ce qui demeure des démocraties de notre planète, nous vous présentons dans ce premier numéro du volume 35 de Caminando une collection diverse et unie de voix qui transcendent les frontières réelles et imaginaires, venant briser le silence autour des inégalités engendrées et exacerbées par l’avènement de la pandémie de COVID-19. Cette année, Caminando accueille des autrices et auteurs, des poètes, ainsi que des artistes provenant du Canada et de plusieurs pays d’Amérique latine, avec une contribution substantielle du Brésil. Comme toujours, en reflet des valeurs décoloniales grandissantes de Caminando, les textes offerts sont de perspectives, de formats et de nature variés, réunissant des plumes académiques, militantes, poétiques et littéraires, toutes engagées de façon complémentaire à nommer et à dénoncer les injustices et à poursuivre, malgré les anciens et nouveaux obstacles, cette lutte ancrée dans l’amour et l’espoir pour un monde solidaire et libre d’oppressions. Pris dans leur globalité, ces textes font saisir la réelle diversité des abus, explicites ou implicites, s’intensifiant en ces temps de pandémie chez nous comme ailleurs, mais aussi les forces qui les sous-tendent, ainsi que les fondements qui en sont la cause. Se dessine un panorama kaléidoscopique d’expériences d’oppression, selon les contextes sociopolitiques en amont de la catastrophe, qui révèlent en parallèle un portrait protéiforme de résistances, de luttes et de solidarités. Si le virus met en danger la santé physique de notre civilisation, les moyens adoptés pour sa prise en charge par les autorités publiques révèlent à leur tour la persistance du paradigme colonialiste, capitaliste et extractiviste qui continue à les orienter. C’est ainsi qu’au Canada, la crise « sanitaire » a montré à quel point les travailleurs et travailleuses migrant·e·s sont utilisé·e·s, exploité·e·s, pour leur force de travail afin d’assurer la sécurité alimentaire des Canadien·ne·s, sans contrepartie pour leur propre santé, leur sécurité, leur bien-être. Les auteurs et autrices nous montrent en quoi, dans cette pandémie de l’exploitation, les politiques canadiennes régissant le mouvement et le travail des migrant·e·s font poindre les relents d’un colonialisme esclavagiste dont elles et ils dénoncent les violations du droit à la dignité. Ceci se reproduit aussi au Mexique, où le gouvernement ferme les yeux sur les violations des droits de ses ressortissant·e·s mais aussi de ses propres citoyen·ne·s, confiné·e·s sans moyens économiques pendant que l’on permet à l’extraction minière de poursuivre ses ravages, dans une logique marchande qui met le profit avant la vie. Puis, en Colombie et au Honduras, où les régimes militaires ont impunément profité de la crise pour « faire disparaître » des défenseur·e·s des droits et faire taire les mouvements sociaux et grèves nationales par la force, c’est une pandémie de la terreur qui fait rage. Les auteurs et autrices dénoncent le colonialisme meurtrier de ces États criminels où le droit à la vie même est menacé, et où la paix peine seulement à être rêvée. Cette paix tant attendue et désirée par les peuples se trouve bloquée, étouffée, presque invalidée par l’influence de capitaux privés qui assurent la perpétuité de la violence tout en profitant du climat d’intimidation national pour violer le territoire, alimenter les conflits, extraire les ressources naturelles, déposséder la sphère politique dans sa fonction d’intendance au profit de l’accumulation de l’argent. Au Brésil et en Argentine, le négationnisme des autorités face aux conditions de vie des plus vulnérables dévoile la mise en scène d’une pandémie de négligence. L’élitisme flagrant des mesures votées pour lutter contre le virus, qui fait fi des inégalités sociales et de la diversité culturelle, révèle un colonialisme d’État encore souillé d’un racisme profond. Les auteurs et autrices brésilien·ne·s dénoncent l’inaction, les omissions et le mépris du régime, qualifié de nécropolitique, qui porte atteinte directe aux droits à la santé, à l’autodétermination et à la souveraineté territoriale des nombreux peuples autochtones. On ne manque pas, ici non plus, de souligner comment encore une fois le capital profite : des projets extractifs ont gagné le statut d’activités essentielles, ont reçu des subventions et du soutien gouvernemental pour «compenser» leurs éventuelles pertes de revenus, ont fait du marketing pour améliorer leur image, tandis que ces activités sont fréquemment responsables des éclosions de la maladie. Finalement, des autrices nous mettent en garde contre une nouvelle forme de violence, celle de l’extractivisme numérique, dont la virulence s’est décuplée avec l’avènement du virus de la COVID-19. La virtualisation déshumanisante de nos quotidiens, les nouvelles pressions pour normaliser le contrôle social par traçage numérique, la percée de l’intelligence artificielle dans nos vies, par nous et malgré nous, sont des intrusions qui rendent un tournant possible, une pandémie bio-technocratique. Au sein du climat de peur et d’incompréhension planétaires qui semble s’installer au profit de certain·e·s, les voix réunies dans ce numéro de Caminando contribuent à briser le silence sur des dynamiques socio-éco-politiques qui comptent parmi les plus sombres de la pandémie, et aussi, elles s’élèvent, limpides, pour incarner et manifester la face cachée par le discours dominant: la force de résilience, la bienveillance, la capacité d’organisation autonome des communautés, des mouvements sociaux et des sociétés civiles sont aussi des expressions tangibles des effets de la pandémie. Ces voix s’élèvent pour rappeler que derrière les chiffres et statistiques qui déshumanisent et invisibilisent les corps les plus touchés, il y a une myriade de contextes locaux et autant de vécus dont la souffrance issue de violences structurelles s’accompagne humblement d’une créativité résistante et d’une vivance nourrie par le désir d’une existence humaine signifiante, digne, sous le signe de l’interdépendance entre nous tous et toutes, avec, par et dans la Madre Tierra. L’aventure Caminando ne pourrait être possible sans le partage généreux de ces autrices, auteurs, poètes, artistes, bien sûr. Plusieurs artistes ont répondu à l’appel à illustrations offrant généreusement leur talent pour exprimer elles et eux aussi leurs visions de la pandémie et de ses effets. Nous soulignons à ce titre la participation novatrice des élèves de l’école primaire de Port Menier, à Anticosti, pour leurs contributions visuelles issues d’un atelier de discussion portant sur deux articles. Caminando continue d’exister grâce à la précieuse collaboration bénévole des personnes impliquées dans le comité éditorial, la traduction et la révision linguistique, si importantes pour faire connaître en français des voix qui se sont d’abord exprimées en espagnol et en portugais. Un merci spécial à nos partenaires financiers, qui nous permettent de poursuivre la publication de cette revue qui a célébré en 2020 ses 40 ans d’existence, et de continuer à nourrir la conscience que nous sommes d’infimes parcelles, interreliées, d’un gigantesque continuum qui a pour nom humanité. Bonne lecture!abc